Page:De Coster - Contes brabançons, 1861.djvu/54

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XXII.


Ottevaere à Anna.
Février 1860.

Je viens de voir passer devant moi deux amoureux se disant, par leurs bras entrelacés, toutes tes paroles mystérieuses, ô divin amour ! J’étais heureux pour eux, je souffrais pour moi.

Où donc est l’être que j’étais jadis, l’être qui se contentait des joies banales et habituelles de ce monde, celui à qui suffisaient la gaieté des amis, une course à cheval ou le bruit des théâtres. Quand mon âme s’élevait alors, ce n’était jamais que dans les sphères tièdes de la lutte ordinaire de la vie ou dans les cieux froids de l’art. Rien ne pouvait cependant fondre la couche de graisse morale qui couvrait mes pensées et mes sentiments, j’errais sans colère au milieu des haines, des turpitudes et des banalités. Je pactisais avec l’égoïsme et je disais « soit » à la mesquinerie. Je me résignais : résignation ! la tristesse des vieillards est faite de résignations.