Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/242

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Elle répondit :

— Ce n’eſt point cela que je veux savoir. Vas-tu à la meſſe ? Es-tu bon chrétien ? Où demeures-tu ? Oſerais-tu dire que tu es gueux, vrai gueux qui réſiſte aux placards & à l’Inquiſition ?

Les cendres de Claes battirent sur la poitrine d’Ulenſpiegel.

— Je suis gueux, dit-il, je veux voir morts & mangés des vers les oppreſſeurs des Pays-Bas. Tu me regardes, chérie. Ce feu d’amour qui brûle pour toi, mignonne, eſt feu de jeuneſſe. Dieu l’alluma, il flambe comme luit le soleil, juſqu’à ce qu’il s’éteigne. Mais le feu de vengeance qui couve en mon cœur, Dieu l’alluma pareillement. Il sera le glaive, le feu, la corde, l’incendie, la dévaſtation, la guerre & la ruine des bourreaux.

— Tu es beau, dit-elle triſtement, le baiſant aux deux joues ; mais tais-toi.

— Pourquoi pleures-tu ? répondit-il.

— Il faut toujours, dit-elle, regarder ici & ailleurs où tu es.

— Ces murs ont-ils des oreilles ? demanda Ulenſpiegel

— Ils n’ont que les miennes, dit-elle.

— Sculptées par amour, je les fermerai d’un baiſer.

— Fol ami, écoute-moi quand je parle.

— Pourquoi ? qu’as-tu à me dire ?

— Écoute-moi, dit-elle impatiente. Voici ma mère… Tais-toi, tais-toi surtout devant elle…

La vieille Sapermillemente entra. Ulenſpiegel, la conſidérant :

— Muſeau percé à jour comme écumoire, se dit-il, yeux au dur & faux regard, bouche qui veux rire & grimace, vous me faites entrer en curioſité.

— Dieu soit avec vous, meſſire, dit la vieille, avec vous sans ceſſe. J’ai reçu de l’argent, fillette, de bel argent de meſſire d’Egmont quand je lui ai porté son manteau où j’avais brodé la marotte de fou. Oui, meſſire, marotte de fou, contre le Chien rouge.

— Le cardinal de Granvelle ? demanda Ulenſpiegel.

— Oui, dit-elle, contre le Chien rouge. On dit qu’il dénonce au roi leurs menées ; ils veulent le faire périr. Ils ont raiſon, n’eſt-ce pas ?

Ulenſpiegel ne répondit point.

— Vous ne les avez point vus dans les rues vêtus d’un pourpoint & d’un opperſt-kleed gris comme en porte le populaire, & les longues manches pendantes & leurs capuchons de moines & sur tous les opperſt-kleederen la