Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/373

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Ulenſpiegel mangeant & buvant pétriſſait l’argile, & en avalait parfois un morceau, mais s’en souciait peu, & regardait bien attentivement la pourtraiture de Michielkin. Quand l’argile fut pétrie, il en fit un maſque avec un nez, une bouche, des yeux, des oreilles si reſſemblants au portrait du mort, que Boelkin en fut ébahie.

Ce après quoi il mit le maſque au four, & lorſqu’il fut sec, il le peignit de la couleur des cadavres, indiquant les yeux hagards, la face grave & les diverſes contractions d’un agoniſant. La fille alors ceſſant de s’ébahir, regarda le maſque, sans pouvoir en ôter ses yeux, pâlit, blêmit, se couvrit la face, & friſſante dit :

— C’eſt lui, mon pauvre Michielkin !

Il fit auſſi deux pieds saignants.

Puis ayant vaincu sa première frayeur :

— Celui-là sera béni, dit-elle, qui meurtrira le meurtrier.

Ulenſpiegel, prenant le maſque & les pieds, dit :

— Il me faut un aide.

Boelkin répondit :

— Vas In den Blauwe Gans, à l’Oie Bleue, près de Joos Lanſaem d’Ypres, qui tient cette taverne. Ce fut le meilleur camarade & ami de mon frère. Dis-lui que c’eſt Boelkin qui t’envoie.

Ulenſpiegel fit ce qu’elle lui recommandait.

Après avoir beſogné pour la mort, le prévôt Spelle allait boire à In ’t Valck, Au Faucon, une chaude mixture de dobbele clauwaert, à la cannelle & au sucre de Madère. On n’oſait en cette auberge, rien lui refuſer, de peur de la corde.

Pieter de Rooſe, ayant repris courage, était rentré à Meuleſtee. Il suivait partout Spelle & ses happe-chair pour se faire protéger par eux. Spelle payait quelquefois à boire. Et ils humaient enſemble joyeuſement l’argent des victimes.

L’auberge du Faucon n’était plus remplie comme aux beaux jours où le village vivait en joie, servant Dieu catholiquement, & n’étant point tourmenté par le fait de la religion. Maintenant il était comme en deuil, ainſi qu’on le voyait à ses nombreuſes maiſons vides ou fermées, à ses rues déſertes où erraient quelques maigres chiens cherchant sur les monceaux leur pourrie nourriture.

Il n’y avait plus de place à Meuleſtee que pour les deux méchants. Les craintifs habitants du village les voyaient, le jour, inſolents & marquant les