Page:De Coster - La Légende d’Ulenspiegel, 1869.djvu/496

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Si le rôt eſt trop saignant, la volaille peu dorée ; si le potage exhale une odeur fade, contraire à toute bonne digeſtion ; si le fumet des sauces ne vous engage point tous à vous ruer en cuiſine, sauf ma volonté toutefois ; si je ne vous fais point tous allègres & de bonne trogne, je réſignerai mes nobles fonctions, me jugeant inepte à occuper davantage le trône de cuiſine. Ainſi m’aide Dieu en cette vie & en l’autre.

— Vive le Maître-Queux, dirent-ils, le roi de cuiſine, l’empereur des fricaſſées. Il aura le dimanche trois portions au lieu de deux.

Et Lamme devint maitre-queux du navire la Briele. Et tandis que les potages succulents, cuiſaient dans les caſſeroles, il se tenait, à la porte de la cuiſine, fier & portant comme un sceptre sa grande louche de bois.

Et il eut ses trois rations le dimanche.

Quand les Gueux en venaient aux mains avec l’ennemi, il se tenait volontiers en son laboratoire de sauces, mais en sortait pour aller sur le pont tirer quelques arquebuſades, puis en redeſcendait auſſitôt pour veiller à ses sauces.

Étant ainſi coquaſſier fidèle & soudard vaillant, il fut bien aimé d’un chacun.

Mais nul ne devait pénétrer dans sa cuiſine. Car alors il était comme diable & frappait de sa louche de bois d’eſtoc & de taille sans pitié.

Et il fut derechef nommé Lamme le Lion.


XIV


Sur l’Océan, sur l’Eſcaut, par le soleil, la pluie, la neige, la grêle, l’hiver & l’été gliſſent les navires des Gueux.

Toutes voiles dehors comme des cygnes, cygnes de la blanche liberté.

Blanc pour liberté, bleu pour grandeur, orange pour prince, c’eſt l’étendard des fiers vaiſſeaux.

Toutes voiles dehors ! toutes voiles dehors, les vaillants navires, les flots les heurtent, les vagues les arroſent d’écume.

Ils paſſent, ils courent, ils volent sur le fleuve, les voiles dans l’eau, vites comme des nuages au vent du nord, les fiers vaiſſeaux des Gueux. Entendez-vous leur proue fendre la vague ? Dieu des libres, Vive le Gueux !