Page:De Gaspé - Les anciens canadiens, 1863.djvu/23

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je te laisserai en paix : c’est chose facile à toi, qui es fort comme un Hercule.

En effet, de Locheill, habitué dès la plus tendre enfance aux rudes exercices des jeunes montagnards de son pays, était, à quatorze ans, d’une force prodigieuse pour son âge.

— Me crois-tu assez lâche, lui dit Arché, pour frapper un enfant plus jeune et beaucoup plus faible que moi ?

— Tiens, dit Jules, tu es donc comme moi ? jamais une chiquenaude à un petit. Une bonne raclée avec ceux de mon âge et même plus âgés que moi, et ensuite on se donne la main et on n’y pense plus.

Tu sais ce farceur de Chavigny, continua Jules : il est pourtant plus âgé que moi, mais il est si faible, si malingre, que je n’ai jamais eu le cœur de le frapper, quoiqu’il m’ait joué un de ces tours qu’on ne pardonne guère, à moins d’être un saint François de Sales. Imagine-toi qu’il accourt vers moi tout essoufflé, en me disant : Je viens d’escamoter un œuf à ce gourmand de Létourneau, qui l’avait volé au grand réfectoire. Vite, cache-le, il me poursuit.

— Et où veux-tu que je le cache ? lui dis-je.

— Dans ton chapeau, répliqua-t-il ; il n’aura jamais l’idée de le chercher là.

Je suis assez sot pour le croire ; j’aurais dû m’en méfier, puisqu’il m’en priait.

Létourneau arrive à la course et m’assène, sans cérémonie, un coup sur la tête. Le diable d’œuf m’aveugle, et je puis te certifier que je ne sentais pas la rose : c’était un œuf couvé, que Chavigny avait trouvé dans le nid d’une poule, qu’elle avait abandonné depuis un mois probablement. J’en fut quitte