Page:De Martigny, Viau - La Tiare de Salomon, 1907.djvu/4

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
4
LA TIARE DE SALOMON

bout desquels pendaient des mains phénoménales, pouvant encercler de leurs cinq doigts, sans difficulté, la tête d’un veau de trois semaines.

Quand à la figure du personnage, imaginez une boule aplatie à sa partie supérieure et sur laquelle aurait poussé une épaisse toison de chanvre roux. Des yeux gris-verdâtres, placés obliquement à la façon des vipères, un nez écrasé, une large bouche, dont les commissures remontaient vers des oreilles longues et minces, complétaient le portrait de celui que le domestique venait d’introduire sous le nom d’Oscar Sigouard.

Le costume du sieur Sigouard n’était point de ceux qu’on peut voir au balcon de l’Opéra les soirs de gala.

Une casquette jadis noire, et un complet à carreau écossais, semblaient crier par une foule d’accrocs de toutes les grandeurs, leur incontestable droit à une prompte retraite. Enfin une paire d’espadrilles effilochées achevaient de donner à leur propriétaire l’aspect d’un particulier qu’on ne serait pas heureux de rencontrer place Sainte-Geneviève, entre deux et trois heures du matin.

Oscar Sigouard semblait subir l’examen de son oncle avec une tranquillité sereine, qui ne s’altéra nullement quand celui-ci prononça ces mots :

— Connaissez-vous mon neveu, la tiare de Salomon ?

Oscar Sigouard eut seulement un éclair de joie dans les yeux, éclair promptement dissimulé :

— La tiare de Salomon, mon oncle ? fit-il, en ayant l’air de sortir des nues.

— Oui, mon ami, reprit le baron Simono, la tiare de Salomon !… Vous savez bien la fameuse tiare, dont se ceignit le crâne, le Grand-Roi pour recevoir son amie et alliées la Reine de Saba.

Le baron prit un temps, puis continua :

— Eh bien, mon neveu, cette fameuse tiare n’est pas perdue !

— Ah vraiment ! ricana Oscar Sigouard, et bien ça m’est égal, et si c’est pour me dire ça mon oncle, ce n’était guère la peine de me déranger.

Et le regardant dans les yeux :

— Car je ne suppose pas mon oncle que vous ayez envie de m’envover la rechercher ?

Le baron se leva solennel :

— C’est ce qui vous trompe, mon neveu, c’est justement pour cela que je vous ai fait venir, dit-il froidement.

— Mais mon oncle !

Le baron coupa la parole à son neveu.

— Quel est le chiffre exact de votre fortune à l’heure actuelle, Oscar ?

— Douze francs cinquante centimes, net, mon oncle, douze francs, fruit de mes labeurs et de mes économies, gémit le neveu.

Le baron lui posa la main sur l’épaule :

— Voulez-vous gagner cinq cents francs par mois à partir d’aujourd’hui, Oscar ?

Les yeux d’Oscar Sigouard brillèrent :

— Si je le veux oncle vénéré ! Si je le veux ! Mais pour ce prix-là j’irais chercher votre tiare jusque sur le plus haut des pics de l'Himalaya.

— Je m’en doutais, fit le baron, en appuyant le doigt sur sa sonnerie électrique.

Le valet de chambre qui avait introduit Oscar Sigouard parut de nouveau.

— Monsieur Ricochet est-il là ? demanda le baron.

Et sans attendre de réponse le baron ajouta :

— S’il est là priez-le de venir me parler dans cinq minutes, vous m’entendez, dans cinq minutes, pas avant.

Quand le valet fut sorti, le baron Simono se tourna vers son neveu :

— Je vous prie, cher ami, dit-il, de me prêter maintenant