Page:Defoe - Robinson Crusoé, Borel et Varenne, 1836, tome 2.djvu/492

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devait se passer, en avançant de plusieurs degrés vers la ligne, Daniel de Foë se trouva tout-à-coup dans les parages occupés par les Caraïbes, mais ce fut le seul effort qu’il crut devoir faire, le reste l’occupa peu.

Les Caraïbes des îles différaient d’abord assez essentiellement du type Daniel de Foë accepte pour Vendredi. Non-seulement ils avaient la peau cuivrée et non pas olivâtre, mais un usage que citent tous les voyageurs donnait à leur physionomie un caractère bizarre qu’on ne pouvait pas oublier une fois que l’on avait vu quelques uns de leurs guerriers. Tandis que les anciens habitants des grandes Antilles se comprimaient le front de manière à lui donner légèrement la forme pyramidale, les Caraïbes imprimaient à celui de leurs enfants une direction toute opposée ; deux planchettes légères mais solides étaient attachées de chaque côté de la tête avec des lianes de mahot, et ajustés au moyen de coussinets de coton, de manière à ne pas blesser celui qui devait subir cette longue opération. Tel était au bout de quelques jours le résultat de cette compression répétée, que, si l’on s’en rapporte au père Labat, un Caraïbe des îles pouvait voir presque perpendiculairement au-dessus de lui, sans avoir besoin de hausser la tête. Laissons au vieux voyageur le soin de terminer le portrait ; « Leur taille, dit-il, est au-dessus de la médiocre ; ils sont touts bien faits et proportionnés. Ceux que j’eus l’occasion de voir avaient des dents fort belles, blanches et bien rangées, les cheveux plats, noirs et luisants. Cette couleur de leurs cheveux est naturelle, mais le lustre vient d’une huile dont ils ne manquent pas de se frotter le matin. » Labat continue sa description naïve en affirmant qu’il est difficile de juger de leur teint, parce qu’ils se peignent touts les jours avec du rocou détrempé dans de l’huile de palma-christi, qui les fait ressembler, dit-il, à des escrevisses cuites. Selon lui, cette peinture leur tient lieu d’habit, et il a raison ; car M. de Humboldt, en rappelant une coutume semblable qui existe encore chez la plupart des indigènes du continent, ajoute que les hommes et les femmes seraient peut-être moins honteux de se présenter sans le guayuco ou la pagne, que s’ils étaient dépourvus de peinture.

De même que chez les Tupinambas et les Galibis, le rocou n’était pas la seule peinture que l’on employât. S’il s’agissait d’une grande fête, et surtout d’une expédition guerrière, les femmes auxquelles cet emploi était dévolu, se servaient pour orner leurs maris de ce suc limpide qui déroule du genipa, et qui marque durant neuf jours de sa teinte indélébile chaque partie du corps qu’il a touchée. L’alliance bizarre de ces deux couleurs, ces raies d’un noir bleuâtre qui se détachent d’une manière lugubre sur la teinte de vermillon, tout contribuait à imprimer à la figure du sauvage quelque chose de vraiment terrible. Donnez encore au Caraïbe des îles son caracoli éclatant, espèce de haussecol de métal qu’il a suspendu à son cou ; armez-le de son arc gigantesque, mettez-lui à la main cette courte massue de bois de fer qu’on désigne sous le nom de bouton, et vous aurez le portrait fidèle que tracent les vieux voyageurs.

Les femmes, à ce qu’il paraît, ne se déprimaient pas le front d’une manière aussi prononcée ; c’est pour cela sans doute que les missionnaires du dix-septième siècle se plaisent à rappeler leur physionomie agréable : « Elles sont assez bien faites, dit l’un d’entre eux, mais un peu grasse ; elles ont les cheveux et les yeux noirs comme leurs maris, le tour du visage rond, la bouche petite, les dents fort blanches, l’air plus gai, plus ouvert et plus riant que les hommes, ce qui ne les empêche pas d’être fort réservées et fort modestes ; elles sont rocouées, c’est-à-dire peintes de rouge comme l’autre sexe, mais sans moustaches et sans lignes noires. Leurs cheveux sont liés par derrière la tête d’un petit cordon. Une pagne ondée de petits grains de rassade de différentes couleurs, et garnie par le bas d’une frange de rassade d’environ trois pouces de hauteur, couvre leur nudité. »

Nais d’où venait ce peuple qui s’était fait redouter dans tout l’archipel, et qui s’étendait sur 18 à 19 degrés de latitude, depuis les îles Vierges à l’est de Porto Rico jusqu’aux bouches de l’Orénoque. Sans avoir égard aux difficultés de la navigation, Rochefort et quelques autres écrivains du dix-huitième siècle veulent qu’il arrive de l’Amérique du Nord, derrière les Apalachites, où il existait, disait-on, une nation portant le nom de Caraïbe.