Page:Delécluze - Romans, contes et nouvelles, 1843.djvu/558

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


sât de l’avoir trompé. Il en fut autrement. Il était décidément sur un très-grand lac, et à l’épanouissement de sa physionomie, ainsi qu’à la manière dont il promenait horizontalement son regard, il était facile de deviner qu’il se croyait au milieu d’une vaste étendue d’eau. Une digue qui intercepte la navigation du côté de la route de Derby, en limitant la promenade nous forçait de retourner d’où nous venions. Cette manœuvre m’inquiéta encore ; mais Michel me rassura aussitôt en disant :

— Ah ! c’est bon, on change de direction. On a raison, il y a un courant en cet endroit.

Puis après quelques instants de silence :

— Nous avons bien fait quinze milles déjà, n’est-ce pas ? ajouta-t-il, car on ne voit plus le rivage.

Je me gardai bien de faire aucune observation sur ses paroles. Mon homme resta silencieux pendant quelque temps encore, après quoi il reprit d’un air grave, mais calme :

— Vous voyez bien ce grand lac ? Eh bien ! tout cet espace a été habité, il y a eu là des hommes, et, je ne dis cela qu’à vous seul au moins, j’en ai été roi. Tout a été détruit, tout a été abîmé, excepté moi. Je suis le reste d’un monde… Oh ! j’ai commis une grande faute, mais j’en ai été bien puni… Savez-vous que, quand je vins ici pour la première fois, ils furent si surpris qu’ils me prirent pour un sorcier ? Mais cela n’est pas étonnant, dit Michel en me parlant bas à l’oreille, j’avais le secret du mouvement perpétuel et je l’ai combiné avec la puissance de la vapeur et des eaux : comprenez-vous maintenant ?

Je fis un signe affirmatif.

— Alors je trouvai au bas d’une montagne et près du rivage une caverne spacieuse. C’est là où j’établis ma machine-mère. Elle n’en eut pas plus tôt produit une semblable à elle-même, que celle-ci en enfanta une autre, puis une autre, lesquelles en vomirent encore de nouvelles, qui se multiplièrent sans repos et sans fin. Chose admirable à voir ! tout cela flottait sur l’eau sans se toucher, sans se heurter jamais ; et cependant tous les mouvements se transmettaient avec une rapidité surprenante ; mais tout, exactement tout était prévu.