Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/119

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.





CHAPITRE XII.

Où le lecteur assiste à une grande conférence patriotique.


Le célèbre M. Merdle devenait chaque jour de plus en plus célèbre. Personne ne pouvait affirmer que ce fameux Merdle eût jamais fait le moindre bien à un de ses semblables, vivant ou mort. Personne ne pouvait affirmer qu’il possédât la moindre faculté d’émettre, au profit de qui que ce fût, le plus petit rayon de lumière pour l’éclairer sur la route du devoir ou du plaisir, de la douleur ou de la joie, du travail ou des délassements, de la réalité ou de l’imagination, en un mot sur aucun des innombrables sentiers de ce dédale que foulent aux pieds les fils d’Adam. Personne n’avait le moindre motif de supposer que l’argile dont était pétri ce moderne veau d’or ne fût pas l’argile la plus grossière du monde, éclairée par la mèche la plus fameuse qui ait jamais empêché une lampe humaine de s’éteindre. Mais on savait (ou l’on croyait savoir) qu’il avait amassé d’immenses richesses ; et il n’en fallait pas davantage pour se prosterner à ses pieds avec une servilité plus dégradante et moins exécrable que celle du sauvage abruti qui sort à quatre pattes de son trou pour offrir un sacrifice propitiatoire à la divinité que son âme ignorante adore sous la forme d’une bûche ou d’un reptile.

Les grands prêtres du culte étaient moins excusables encore, car ils avaient toujours, dans la présence de M. Merdle, une protestation vivante contre leur bassesse. La multitude l’adorait de confiance, et l’on sait bien pourquoi ; mais ceux qui officiaient à l’autel avaient constamment cet homme sous les yeux. Ils s’asseyaient à sa table, comme M. Merdle assistait à leurs fêtes. Il portait toujours avec lui comme un spectre, son cornac, qui semblait dire à ces grands prêtres : « Quoi ! ce sont là les signes qui vous inspirent tant de confiance et tant de respect… cette tête, ce regard, cette façon de parler, ce ton, ces manières ? Vous êtes les pivots du ministère des Circonlocutions chargés de nous gouverner. Lorsqu’une demi-douzaine d’entre vous se prennent aux cheveux il semble que le monde va périr faute de pouvoir fournir d’autres législateurs. À quoi tient donc votre supériorité ? On ne peut toujours pas dire qu’elle consiste dans une connaissance plus approfondie des hommes, lorsqu’on vous voit accepter, flatter et prôner un être pareil ! Ou si vous êtes capable de bien juger les signes que je ne manque jamais de vous montrer, chaque fois qu’il se présente parmi vous, encore moins peut-on attribuer votre supériorité à votre honnêteté. » C’étaient là deux questions embarras-