Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/18

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Ainsi déléguée, pour ainsi dire, par l’Église et par l’État, Mme Général, toujours montée sur ses grands chevaux, se crut en mesure d’accepter cette mission sans trop déroger, et elle commença à demander un prix très élevé pour ses services. Il s’écoula un assez long intervalle sans que personne se présentât pour profiter de la bonne volonté de madame Général. Enfin, un homme veuf, habitant la province et ayant une file de quatorze ans, entama des négociations avec la dame ; et comme il entrait dans la dignité native de Mme Général, ou dans sa politique artificielle (elle avait certainement beaucoup de l’une et de l’autre), de s’arranger pour faire croire qu’on courait après elle, plus qu’elle ne courait après un emploi, le veuf poursuivit Mme Général jusqu’à ce qu’elle eût consenti à former l’esprit et les manières de sa fille.

Cette mission occupa Mme Général pendant sept années environ, durant lesquelles elle fit le tour de l’Europe et visita la plupart de ces merveilles étrangères que les gens bien élevés doivent voir par les yeux d’autrui bien plus que par les leurs. Lorsque son élève fut enfin façonnée aux bonnes manières, non seulement le mariage de la demoiselle, mais aussi celui du père furent décidés. Le veuf, trouvant alors Mme Général aussi coûteuse qu’incommode, devint tout à coup aussi touché de ses excellentes qualités que l’avait été l’archidiacre, et fit un tel éloge de son mérite transcendant partout où il entrevoyait l’occasion de passer ce trésor à un autre, que la réputation de Mme Général ne fit que croître et embellir.

Ce phénix si haut perché était donc à louer, lorsque M. Dorrit, qui venait de toucher son héritage, informa ses banquiers qu’il désirait trouver une dame de bonne famille, bien élevée, accomplie, habituée à la bonne société, qui pût à la fois terminer l’éducation de ses filles et leur servir de chaperon. Les banquiers de M. Dorrit, en leur qualité de banquiers du veuf, s’écrièrent tout de suite : « Mme Général. »

Profitant du renseignement que lui fournissait cet heureux hasard, et trouvant que tous les amis de Mme Général lui rendaient ce témoignage pathétique dont nous avons vu le concert touchant, M. Dorrit prit la peine de visiter le comté où demeurait le veuf en question, afin d’avoir une entrevue avec Mme Général, en qui il trouva une dame d’une qualité même supérieure à tout ce qu’il avait espéré.

« Oserais-je demander, dit M. Dorrit, quelle… hem !… quelle rémuné…

— À vous parler franchement interrompit Mme Général, c’est là une question dont je préfère ne pas m’occuper. Je n’en ai jamais parlé moi-même aux amis chez lesquels vous me trouvez, et je ne saurais, monsieur Dorrit, vaincre la répugnance qu’elle m’a toujours inspirée. Je ne suis pas, comme vous le savez sans doute, une gouvernante.

— Oh non ! s’écria M. Dorrit. Je vous prie, madame, de ne pas vous figurer un seul instant que j’aie pu le croire. »