Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/26

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Néanmoins, tandis qu’ils descendaient le chemin tortueux et inégal, avant d’avoir perdu de vue le couvent, elle se retourna plus d’une fois et aperçut M. Blandois dont la personne se dessinait sur un fond de fumée qui s’élevait des cheminées du monastère, montant très-haut en ligne droite et formant une sorte de vapeur dorée, toujours juché sur un rocher en saillie, pour mieux les voir s’éloigner. Lorsque, grâce à la distance, il ne ressemblait plus qu’à un pieu noir planté dans la neige, la petite Dorrit se figura qu’elle voyait encore le traître sourire de ce voyageur, son grand nez courbé et ses yeux trop rapprochés. Plus tard même, lorsque le couvent avait déjà disparu, et que de légers nuages voilaient le sentier au-dessous de l’édifice, chacun de ces lugubres poteaux, semblables à des bras de squelettes, qu’elle rencontrait le long de la route, semblait toujours la renvoyer à cet épouvantail.

Plus traîtreux que la neige, plus froid peut-être au cœur, moins capable de s’attendrir, Blandois de Paris s’effaça peu à peu du souvenir de la jeune fille, à mesure qu’elle descendait dans des régions moins arides. Le soleil envoya encore ses chauds rayons ; les sources jaillissant des glaciers et des cavernes neigeuses fournirent encore à la soif leurs eaux rafraîchissantes ; on salua de nouveau les pins, les ruisseaux aux lits rocailleux, les hauteurs et les vallées verdoyantes, les chalets et les rudes barrières en zigzags de la Suisse. Parfois la route devenait assez large pour que la petite Dorrit et son père pussent s’avancer côte à côte. Alors elle était heureuse de le voir vêtu de drap fin et de fourrures, riche, libre, suivi et servi par de nombreux domestiques, contemplant les magnificences du paysage lointain, sans être gêné par de misérables obstacles qui pussent, comme autrefois, lui gâter la vue de la nature et jeter sur lui leur ombre funeste.

L’oncle Frédéric lui-même avait échappé à cette ombre néfaste au point de porter comme un autre les vêtements qu’on lui donnait, de faire quelques ablutions en l’honneur de la famille, et d’aller partout où on le conduisait avec un certain air de contentement animal qui semblait indiquer que l’air et le changement lui faisaient du bien. Sous tous les autres rapports, un seul excepté, il ne brillait d’aucun reflet qui ne fût emprunté à son frère. La grandeur, la richesse, la liberté, la magnificence de son frère lui causaient une joie où il n’entrait aucun sentiment personnel. Silencieux et timide, il n’ouvrait point la bouche lorsqu’il pouvait écouter parler son frère ; il ne tenait pas à ce que les domestiques s’occupassent de lui pourvu que son frère fût bien servi. La seule transformation dont il se fût avisé de lui-même, était un changement dans ses manières envers la plus jeune de ses nièces. Chaque jour sa politesse envers elle témoignait de plus en plus d’un respect marqué, que la vieillesse accorde rarement aux jeunes gens et qui ne semble guère compatible avec la convenance délicate que l’ex-musicien savait y mettre. C’est surtout lorsque Mlle Fanny venait de faire quelque déclaration une fois pour toutes, qu’il saisissait