Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/281

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Arthur releva la tête pour le remercier et pour lui dire qu’il ne pourrait pas accepter cette faveur. John continuait à faire tourner son poignet avec le même air d’indécision.

« Qu’est-ce que nous avons donc ensemble ? demanda le prisonnier.

— Je ne vous le dirai pas, répliqua le jeune guichetier élevant tout à coup la voix et redevenant acerbe. Nous n’avons rien du tout. »

Arthur le regarda encore une fois, attendant en vain l’explication de cette étrange conduite. Il ne tarda pas à détourner encore une fois la tête. Au bout de quelques minutes, John reprit avec une douceur extrême :

« La petite table ronde qui se trouve à votre coude appartenait autrefois à… mais vous savez à qui, monsieur, sans que je vous le dise… il est devenu un grand personnage avant de mourir. Je l’ai rachetée à un individu qui a habité cette chambre après lui, mais qui ne le valait sans aucun rapport. Du reste, il n’aurait pas été facile de trouver beaucoup d’individus de sa distinction. »

Arthur rapprocha un peu la table, posa la main dessus et se tint dans cette attitude.

« Peut-être ignorez-vous, monsieur, poursuivit le porte-clefs, que j’ai pris la liberté d’aller le voir, lorsqu’il est revenu à Londres pour quelques jours. À dire vrai, il a regardé cette démarche comme une liberté de ma part, bien qu’il ait eu l’obligeance de m’engager à m’asseoir et de me demander des nouvelles de mon père et de tous les anciens amis… je veux dire des humbles connaissances d’autrefois. Je l’ai trouvé bien changé et je l’ai dit en revenant ici. Je lui ai demandé si Mlle Amy allait bien…

— Et allait-elle bien ?

— Il me semble que vous ne devez pas avoir besoin d’adresser cette question-là à un pauvre diable comme moi, répondit John, qui avait l’air d’avaler difficilement une grosse pilule invisible. Mais, puisque vous me l’adressez, je suis fâché de ne pouvoir y répondre. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il regarda encore cette question comme une liberté de ma part, et me demanda ce que cela me faisait. À partir de ce moment, je vis bien que j’étais importun, comme je m’en étais un peu douté d’abord. Malgré ça, il me parla ensuite avec assez de bonté… avec beaucoup de bonté. »

Ils gardèrent tous les deux le silence pendant plusieurs minutes. Seulement John répéta dans l’intervalle : « Certainement, il m’a ensuite montré beaucoup de bonté. »

Ce fut encore au tour du guichetier à renouer la conversation.

« Si ce n’est pas une indiscrétion, reprit-il, pourrait-on vous demander combien de temps vous comptez rester sans boire ni manger ?

— Je n’ai eu besoin de rien jusqu’à présent, répliqua Clennam. Je n’ai pas d’appétit pour le moment.

— Raison de plus pour vous restaurer, reprit John. Il ne faut