Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/40

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de lui donner à entendre que M. Dorrit la priait de lui accorder la faveur d’un moment d’entretien. Comme, à cette heure de la matinée, les divers membres de la famille prenaient le café dans leurs chambres respectives, une heure ou deux avant de se réunir pour déjeuner dans une grande salle qui jadis avait été somptueuse, mais qui aujourd’hui était devenue la proie des vapeurs marécageuses et d’une tristesse chronique, Mme Général fut visible pour le valet. Cet envoyé la trouva installée sur un petit carré de tapis qui semblait si exigu en comparaison du vaste parquet de pierre et de marbre, qu’on eût dit qu’elle l’avait fait poser là pour essayer des chaussures neuves ; à moins encore qu’elle n’eût hérité du fameux tapis acheté pour une somme de quarante bourses d’or par un des trois princes des Mille et une Nuits, et que, grâce à ce talisman, elle ne vînt de se faire transporter dessus, par un simple souhait, dans le salon d’un palais où ce méchant bout de tapis n’avait plus que faire.

Mme Général ayant répondu à l’envoyé, en posant sur la table sa tasse vide, qu’elle était prête à se rendre de ce pas chez M. Dorrit, afin de lui épargner la peine de venir chez elle, comme il avait eu la galanterie d’en faire la proposition, l’envoyé ouvrit la porte et escorta la dame jusqu’au salon de son auguste maître. Ce fut tout un voyage, à travers des escaliers et des corridors, pour arriver de l’appartement de Mme Général (assombri par une étroite rue de traverse, au bout de laquelle on voyait un pont noir à fleur d’eau et des murs couverts de taches qui, depuis des siècles, semblaient verser sur toutes les fissures des larmes de rouille dans l’Adriatique) à l’appartement de M. Dorrit, qui comptait autant de croisées à lui tout seul que la façade entière d’une maison anglaise, avec une vue magnifique de dômes d’églises se dressant dans le ciel bleu au sortir de l’eau qui le reflétait, et le murmure adouci du grand canal qui baignait la porte d’entrée, où gondoles et gondoliers attendaient le bon plaisir du maître, se balançant nonchalamment au milieu d’une petite forêt de pilotis.

M. Dorrit, vêtu d’une robe de chambre et d’une calotte resplendissantes… la larve engourdie qui avait si longtemps végété parmi les détenus s’était transformée en un superbe papillon… se leva pour recevoir Mme Général. « Un siège pour Mme Général. Un fauteuil, s’il vous plaît, et non pas une chaise. À quoi pensez-vous donc, Tinkler ? Maintenant laissez-nous ! »

« Madame, dit alors M. Dorrit, j’ai pris la liberté…

— Pas du tout, interrompit Mme Général, j’étais tout à fait à vos ordres. J’avais fini de prendre mon café.

— J’ai pris la liberté, répéta M. Dorrit avec le magnifique sang-froid d’un homme que personne n’a le droit de reprendre, de solliciter de vous la faveur d’un moment d’entretien, parce que je me sens un peu tourmenté à propos… hem !… de ma fille cadette. Vous aurez remarqué une grande différence de tempérament, madame, chez mes deux filles ? »