Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/41

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Mme Général, croisant ses mains gantées (elle portait toujours des gants, et des gants bien justes qui ne faisaient jamais un pli), répondit :

« Il existe, en effet, une grande différence.

— Oserais-je vous prier de vouloir bien me communiquer votre opinion à cet égard ? demanda M. Dorrit d’un ton de déférence qui n’avait rien d’incompatible avec une majestueuse sérénité.

— Fanny a beaucoup de force de caractère et de volonté. Amy n’en a pas du tout.

— Pas du tout ? Ô madame Général, vous n’avez qu’à demander aux pavés et aux barreaux de la prison pour dettes. Vous n’avez qu’à demander à la modiste qui lui a enseigné la couture, et au professeur qui a donné des leçons de danse à sa sœur. Ô madame Général, madame Général. Vous n’avez qu’à me demander à moi ; moi son père, tout ce que je lui dois ; et vous entendrez le témoignage que j’ai à rendre à la vie de ce petit être, dédaigné depuis son enfance jusqu’à ce jour ! »

Voilà ce qu’aurait pu répondre M. Dorrit, mais il s’en fallut bien. Il regarda Mme Général qui, selon son habitude, se tenait droite sur son siège, conduisant à grandes guides l’équipage des convenances, et répondit d’un air rêveur :

« Vous avez raison, madame.

— Je ne voudrais pas, continua la veuve de l’intendant militaire, vous laisser croire, remarquez-le bien, qu’il n’y eût rien à reprendre chez Fanny. Mais chez elle, au moins, l’étoffe ne manque pas… Peut-être y en a-t-il même un peu trop.

— Auriez-vous la bonté, madame, demanda M. Dorrit, d’être… hem !… plus explicite ? Je ne comprends pas tout à fait pourquoi il y aurait… hem !… trop d’étoffe chez ma fille. De quelle étoffe parlez-vous ?

— Fanny se forme encore trop aisément une opinion. Les personnes parfaitement bien élevées ne s’en forment pas du tout et ne sont jamais démonstratives. »

Dans la crainte que Mme Général ne pût l’accuser de n’être pas parfaitement bien élevé lui-même, M. Dorrit s’empressa de répondre :

« Sans contredit, madame, vous avez raison.

— Je le crois, remarqua Mme Général de son ton froid et sans expression.

— Mais vous n’ignorez pas, ma chère madame, continua M. Dorrit, que mes filles ont eu le malheur de perdre leur mère lorsqu’elles étaient encore bien jeunes, et que comme il n’y a que peu de temps que je suis entré en possession de ma fortune actuelle, elles ont vécu dans hem !… la retraite, avec leur père, comparativement pauvre, mais toujours fier, toujours gentleman.

— Je n’ai jamais perdu de vue cette circonstance.

— Madame, poursuivit M. Dorrit, Fanny, avec un pareil guide, avec un exemple comme celui qu’elle a le bonheur d’avoir constamment devant elle… (Mme Général ferma les yeux)… ne me