Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/45

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regarder des mendiants avec cette attention que leur accorde une certaine petite amie que j’ai ? On ne doit pas les regarder du tout. On ne doit regarder aucun objet désagréable. Outre qu’une pareille coutume est contraire à cette gracieuse équanimité extérieure qui, plus que tout autre signe, annonce une personne bien élevée, elle semble même un peu compatible avec un esprit délicat. Un esprit vraiment délicat aura toujours l’air d’ignorer l’existence de tout ce qui n’est pas parfaitement convenable, paisible et agréable. »

Après cet admirable précepte, Mme Général fit une révérence à fond, et se retira la bouche en cœur, comme si ses lèvres étaient en train d’adresser une muette invocation aux prunes et aux prismes.

La petite Dorrit, pendant cet entretien, avait toujours conservé son visage serein, sérieux et aimant, qui ne s’était assombri qu’un seul instant, jusqu’au départ de Mme Général. Mais, lorsqu’elle se trouva seule avec son père, les doigts de ses mains croisées s’agitèrent, et ses traits semblèrent trahir l’effort d’une émotion comprimée.

Ce n’est pas d’elle qu’il s’agissait. Elle se sentait bien un peu blessée, mais ce n’était pas d’elle qu’elle avait souci. Elle pensait, comme toujours, à son père. Une vague crainte, qui planait sur elle depuis qu’ils avaient fait cet héritage, s’était peu à peu emparée de son esprit ; elle se disait que, malgré leurs richesses, elle ne pourrait jamais voir son père tel qu’il avait dû être avant son long emprisonnement. Elle reconnaissait dans ce qu’il venait de lui dire et dans toute sa conduite avec elle, l’ombre funeste et familière qu’elle avait vue sur les murs de le prison. Cette ombre avait pris une nouvelle forme, mais c’était elle encore, aussi sombre, aussi triste. Elle commença, avec une douloureuse répugnance à s’avouer qu’elle n’avait pas la force de se persuader que le temps pût jamais effacer un quart de siècle passé derrière les barreaux d’une prison. Et elle ne pouvait en vouloir à son père, elle n’avait rien à lui reprocher ; dans son cœur fidèle, elle n’avait d’autre sentiment qu’une grande pitié et une tendresse sans bornes.

Voilà pourquoi ce vieillard assis devant elle, éclairé par le brillant soleil d’un beau ciel italien, libre au milieu d’une merveilleuse cité, logé dans un superbe palais, elle le revoyait au demi-jour, trop connu, de sa chambre de prisonnier. Voilà pourquoi elle eût voulu s’asseoir à côté de lui sur le canapé pour le consoler, obtenir toute sa confiance et lui être utile. Mais s’il devina la pensée de sa fille, la sienne n’était pas à l’unisson. Après quelques mouvements fébriles sur son siège, il se leva, et se mit à marcher de long en large d’un air mécontent.

« Avez-vous encore quelque chose à me dire, cher père ?

— Non, non. Rien.

— Je regrette de vous avoir déplu, père. J’espère que vous