Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/46

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n’êtes plus fâché contre moi. Je vais essayer plus que jamais de me conformer, pour vous faire plaisir, à ce qui m’entoure… et je vous assure que j’ai bien essayé depuis le commencement : seulement je n’ai jamais pu y réussir, je le sais bien.

— Amy, répondit le père, se retournant tout à coup et s’arrêtant en face d’elle, vous… hem !… vous me… blessez sans cesse.

— Je vous blesse, père ! moi !

— Il est… hem !… un sujet, continua M. Dorrit regardant tout autour de la chambre sans jamais diriger les yeux vers le visage attentif, surpris et affligé de sa fille ; un sujet pénible, une série d’événements que je désire… hem !… effacer complétement de ma mémoire. C’est là un désir que votre sœur a compris ; elle vous a même plus d’une fois adressé des remontrances là-dessus en ma présence ; votre frère l’a compris également ; il n’est personne, pour peu qu’il ait de délicatesse et de sentiment, qui ne pût le comprendre, vous exceptée. Vous, Amy… hem !… vous seule venez sans cesse réveiller ces pénibles souvenirs, sans m’en parler précisément. »

Elle posa la main sur le bras de son père. Rien de plus. Elle le toucha doucement. Peut-être cette main tremblante disait-elle avec beaucoup d’expression : « Songez à moi ; rappelez-vous comme j’ai travaillé pour vous, pensez à tout le tourment que je me suis donné autrefois. » Mais Amy elle-même ne prononça pas un mot.

Il y avait dans ce geste un reproche qu’elle n’avait pas prévu, sans quoi elle aurait retiré sa main. Le vieillard commença à se justifier, d’une façon irritée, embarrassée, maladroite.

« J’y suis resté pendant plus de vingt-trois ans. J’y étais… hem !… reconnu par tout le monde pour le chef. Je… hem !… je vous y ai fait respecter, Amy. Je… ha ! hem !… j’y ai conquis une position pour ma famille. Je mérite bien quelque retour. Je le réclame, ce retour. Je vous le répète, effacez ce souvenir de la face de la terre et recommencez une vie nouvelle. Est-ce être trop exigeant ? Voyons ! trouvez-vous que ce soit être trop exigeant ? »

Il ne la regarda pas une seule fois, pendant tout le monologue ; mais il semblait adresser ses gestes, ses questions, ses reproches, au vide des airs.

« J’ai souffert. Je puis dire que personne ne sait comme moi tout ce que j’ai souffert… hem !… Oh non ! personne ! Eh bien, et moi je puis oublier tout cela ; si je suis parvenu à effacer les marques de ce que j’ai souffert, et à me présenter dans le monde comme… hem !… un gentleman sans reproche et sans tache,… est-ce donc trop exiger, je le répète, est-ce exiger beaucoup, que de demander à mes enfants… hem !… de faire comme moi, et de chasser aussi de la face de la terre le souvenir de ces jours maudits ? »

Malgré son agitation, il avait soin de ne pas trop élever la voix, de peur que le valet de chambre n’attrapât à la volée quelques mots.