Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/48

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n’était qu’une pauvre ruine, un pauvre imbécile avec toute sa fortune. Il finit par la serrer dans ses bras.

« Chut, chut, mon cher, cher père ! Embrassez-moi ! » fut tout ce que dit la petite Dorrit.

Les larmes du vieillard furent bientôt séchées… bien plus tôt qu’elles ne l’avaient été le soir en question. Quelques minutes après, on aurait pu l’entendre pour se réhabiliter à ses yeux de la faiblesse dont il venait de se rendre coupable en versant quelques pleurs, parler avec beaucoup de hauteur à son valet de chambre.

Sauf une exception qui sera enregistrée en temps et lieu, ce fut la seule fois depuis que son héritage l’avait fait riche et libre, que l’ex-doyen parla à sa fille Amy des jours passés.

Mais l’heure du déjeuner avait sonné ; Mlle Fanny descendit de son appartement et M. Édouard fit aussi son apparition. La santé de ces deux jeunes et illustres rejetons avait un peu souffert de la vie qu’ils menaient. D’abord Mlle Fanny était devenue la victime d’une manie insatiable ce qu’elle appelait aller dans le monde ; elle y aurait piqué une tête plus de cinquante fois par jour, si on lui en avait fourni autant d’occasions. Quant à M. Édouard, il avait, lui aussi, un grand nombre de connaissances, et il passait la plupart de ses nuits dans des brelans ou autres rendez-vous pareils de l’aristocratie. Ce jeune gentleman, au moment où la fortune était venue lui sourire, se trouvait déjà tout préparé pour la meilleure société et n’avait que fort peu de chose à en apprendre : tant il était redevable à l’heureux hasard qui avait fait de lui un maquignon et un garçon de billard.

À ce déjeuner de famille, on vit aussi M. Frédéric Dorrit. Comme le vieillard habitait l’étage le plus élevé et le plus retiré du palais, où il aurait pu établir un tir au pistolet sans risquer de troubler les autres locataires, sa nièce cadette avait eu le courage de demander qu’on rendît au musicien la clarinette que William Dorrit avait confisquée, mais qu’Amy avait pris sur elle de garder. Malgré quelques objections de Mlle Fanny, qui affirma que la clarinette était un instrument plébéien dont le son lui agaçait les nerfs, la famille fit cette concession. Mais on découvrit alors que l’oncle Frédéric en avait assez et qu’il ne se souciait plus d’en tirer un son, maintenant qu’il n’en avait plus besoin pour gagner son pain. Peu à peu il avait prix l’habitude de se traîner à travers les galeries de tableaux, toujours avec son cornet de tabac à la main, à la grande indignation de Fanny, qui avait voté l’achat d’une tabatière en or, où il aurait pu puiser une prise sans déshonorer la famille, mais dont il avait positivement refusé de se servir, lorsqu’on la lui eut achetée. Il passait des heures entières en contemplation devant les portraits des célèbres Vénitiens. Ces tableaux l’intéressaient-ils tout bonnement comme peinture, ou bien les associait-il confusément avec l’idée d’une gloire défunte et trépassée, comme feu son intelligence ? C’est ce que personne n’a jamais su.