Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/52

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attention à lui. On rappela les domestiques et le repas s’acheva sans autre incident. Mme Général se leva de table. La petite Dorrit ne tarda pas à la suivre. Lorsqu’il ne resta plus que Fanny et Édouard, qui causaient à voix basse, et M. William Dorrit, qui mangeait des figues en lisant un journal français, le vieil oncle attira l’attention de ces trois convives. Il se leva brusquement, et frappa la table de son poing fermé en s’écriant :

« Frère, je proteste ! »

Il n’aurait pas plus surpris ses auditeurs s’il leur eût adressé une proclamation en langue étrangère et rendu l’âme aussitôt après. Le journal tomba des mains de M. William Dorrit, qui resta pétrifié, tenant à moitié chemin une figue qu’il allait porter à sa bouche.

« Frère, continua le vieillard, dont sa voix, si tremblotante d’habitude, retrouvait toute son énergie, je proteste ! Je t’aime ; tu sais quelle affection je te porte. Dans nos années de malheur je ne t’ai pas trahi une seule fois, même en pensée. Quelque faible que je sois, je frapperais celui qui me dirait du mal de toi. Mais, frère, frère, frère, je proteste ! »

C’était quelque chose d’extraordinaire que de voir ce vieillard décrépit s’exprimer avec tant d’énergie. Ses yeux brillèrent, ses cheveux se dressèrent, on lut sur son front et sur sa physionomie une lueur de résolution qu’on n’avait pas vue depuis vingt-cinq ans, et sa main avait retrouvé une vigueur qui rendait de la force à son geste.

« Mon cher Frédéric ! s’écria William Dorrit d’un ton obligeant, qu’est-ce que vous avez ? De quoi vous plaignez-vous ?

— Comment oses-tu bien, poursuivit l’autre se tournant vers Fanny, comment oses-tu bien !… As-tu donc perdu la mémoire ? N’as-tu pas de cœur ?

— Mon oncle ! s’écria Fanny, effrayée et fondant en larmes, pourquoi m’attaquez-vous ainsi ? Qu’ai-je fait ?

— Ce que tu as fait, répondit le vieillard, indiquant le siège que la petite Dorrit venait de quitter. Où est ton amie affectueuse ; cette amie plus précieuse que toutes les richesses du monde ? Où est ta gardienne dévouée ? Où est celle qui a été plus qu’une mère pour toi ? Comment oses-tu te mettre au-dessus de celle qui a joué auprès de toi tous ces rôles réunis ? Fi donc, sœur dénaturée, fi donc !

— J’aime Amy, s’écria Mlle Fanny pleurant et sanglotant, je l’aime autant que ma vie… mieux que ma vie. Je ne mérite pas de pareils reproches. Je suis aussi reconnaissante envers Amy, aussi aimante qu’il est possible de l’être. Je voudrais être morte. Jamais on ne m’a aussi cruellement méconnue. Et tout cela parce que je tiens à faire respecter la famille.

— Au diable le respect de la famille ! s’écria le vieillard avec autant de mépris que d’indignation. Frère, je proteste contre l’orgueil. Je proteste, parce que, sachant ce que nous savons, après