Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/67

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Comme c’était là un mot peu familier à Sparkler, que sa récente tirade avait d’ailleurs épuisé, il répondit :

« Non, merci. Je n’en prends jamais.

— Dans tous les cas, ajouta M. Dorrit, il me serait très-agréable de présenter à un gentleman si bien né, un… hem !… léger témoignage du désir que j’ai de lui rendre service et de développer… hem !… les germes de son génie. Je crois que je ferai bien d’engager M. Gowan à faire mon portrait. Si le résultat de cet essai est… hem !… était satisfaisant des deux parts, je pourrais ensuite le prier d’entreprendre les autres membres de ma famille. »

M. Sparkler pensa bien que ce serait là une bonne occasion de faire la remarque qu’il y avait certains membres de la famille Dorrit (en appuyant d’une façon marquée sur le mot certains) auxquels nul peintre n’était capable de rendre justice. Mais, faute d’une formule pour exprimer cette idée originale, M. Sparkler la laissa remonter au ciel sans emploi.

Ce malheur fut d’autant plus regrettable que Mlle Fanny applaudit beaucoup au projet du portrait et poussa son père à le mettre à exécution. Elle savait que M. Gowan avait renoncé à un brillant avenir pour épouser sa jolie femme ; une chaumière et son cœur, peindre des tableaux pour payer son dîner, c’était quelque chose de si délicieux et de si intéressant qu’elle suppliait son papa de donner cette commande à M. Gowan, qu’il réussît ou non dans les portraits ; d’ailleurs Amy et elle savaient d’avance qu’il s’en tirait à merveille, car elles avaient vu sur son chevalet un portrait frappant qu’elles avaient eu l’occasion de comparer à l’original. Ces remarques (ainsi que le voulait Fanny) firent presque perdre la tête à l’infortuné M. Sparkler ; car si, d’un côté, elles annonçaient que Mlle Fanny n’était pas imperméable au sentiment, cette naïve demoiselle paraissait dans l’innocence de son cœur ne pas se douter seulement de l’admiration de son soupirant, qui sentait, dans sa jalousie contre le rival inconnu, que les yeux lui sortaient de la tête.

Redescendant au sein de la mer après le dîner et ressortant des flots pour monter l’escalier de l’Opéra, précédée d’un gondolier, en manière de triton armé d’une vaste lanterne de toile, la famille Dorrit entra dans sa loge et M. Sparkler commença une soirée d’angoisse.

La salle étant sombre et la loge bien éclairée, Mlles Dorrit reçurent pendant la représentation plusieurs visites de leur connaissance. Fanny s’intéressa tellement à ses visiteurs, elle prit en leur faveur des poses si séduisantes, échangea tant de petites confidences et se disputa si gentiment avec eux sur l’identité des personnes assises dans des loges éloignées, que l’infortuné Sparkler se prit à détester l’humanité tout entière. Mais le sort lui tenait deux consolations en réserve pour la fin de la soirée. Fanny lui donna son éventail à tenir tandis qu’elle ajustait son manteau, et il eut l’inestimable privilège de lui offrir le bras derechef pour