Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/80

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les livres et les comptes, et le plus âgé, n’ayant plus qu’à s’occuper de ses ingénieuses inventions, avait beaucoup fait pour augmenter la réputation de la fabrique. En sa qualité d’homme de talent, il eut nécessairement à lutter contre les obstacles sans nombre que le gouvernement oppose toujours à cette classe de malfaiteurs. Du reste, il n’est que fort raisonnable de la part des autorités d’en agir ainsi, puisque l’art de simplifier les choses est l’ennemi né, l’ennemi mortel de l’art de tout entraver. Telle est la base du système que le ministère des Circonlocutions défend unguibus et rostro, et qui consiste à prévenir tout sujet de Sa Majesté Britannique, que, s’il vient à montrer du talent, ce ne peut être qu’à ses risques et périls : à l’impatienter, à lui barrer le chemin, à donner aux voleurs la tentation et le temps de le dépouiller, en rendant toute persévérance de sa part incertaine, difficile et coûteuse, et à confisquer, au bout d’un terme de jouissance très-limité, la propriété de ceux qu’il traite le mieux, comme si un brevet d’invention équivalait à un crime capital pour la prescription. Ce système a toujours été celui des Mollusques, et vraiment c’est encore une chose bien raisonnable. Car enfin, quiconque se rend coupable d’une invention utile est nécessairement un homme actif et sérieux ; or les Mollusques craignent et détestent ces gens-là comme la peste. Et c’est encore une chose bien raisonnable vraiment, car, dans un pays affligé d’un grand nombre d’hommes actifs et sérieux, on risque de voir disparaître en moins de rien jusqu’au dernier des Mollusques des postes où ils sont incrustés.

Daniel Doyce, faisant face à la situation et aux pénalités encourues, continua à travailler par amour du travail. Clennam, qui l’encourageait par sa cordiale coopération, devint un soutien moral pour son ami, en même temps qu’il lui rendait de bons services comme associé. La maison était en pleine prospérité… Les deux associés avaient l’un pour l’autre la plus grande estime.

Mais Daniel ne pouvait oublier le projet qu’il entretenait depuis tant d’années. On ne devait guère s’attendre à le lui voir oublier ; un homme capable de renoncer ainsi à son invention ne l’aurait jamais conçue et n’aurait eu ni assez de patience ni assez de persévérance pour la perfectionner. C’est ce que devinait Clennam lorsque le soir il voyait Daniel Doyce, après avoir examiné ses modèles et ses plans, se consoler avant de les remettre de côté, en marmottant tout bas que la chose était tout aussi vraie qu’elle l’avait jamais été.

Clennam aurait cru manquer à une stipulation tacite du contrat d’association, s’il n’avait témoigné aucune sympathie pour tant d’efforts si mal récompensés. Ce sentiment réveilla en lui l’intérêt passager que le sujet avait fait naître dans son âme, à la porte du ministère des Circonlocutions. Il pria Doyce de lui expliquer son invention.

« Vous userez d’indulgence, si je ne vous comprends pas tout d’abord, ajouta-t-il, attendu que je ne suis pas du métier, Doyce.