Page:Dickens - La Petite Dorrit - Tome 2.djvu/85

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n’avait jamais été aussi radieux qu’autrefois. Il se ressentait encore de la douleur que lui avait causée le départ de Chérie. Il n’avait rien perdu de son humeur bonne, naturelle et franche ; mais comme si ses traits, à force de contempler sans cesse les portraits de ses filles, qui ne pouvaient lui renvoyer qu’une expression toujours la même, leur auraient emprunté sans le savoir cette uniformité, son visage, dans tous les jeux divers de sa physionomie, avait toujours au fond l’expression du regret.

Un samedi soir, pendant l’hiver, Clennam se trouvait à la villa Meagles, lorsque Mme Gowan la mère arriva dans l’équipage des invalides distingués de Hampton-Court, cet équipage, vous savez, qui devait feindre d’être tour à tour la propriété exclusive du locataire du jour. Elle en descendit, à l’ombre de son grand éventail vert, pour honorer d’une visite M. et Mme Meagles.

« Comment allez-vous, papa Meagles, et vous, maman Meagles ? demanda-t-elle d’un ton courroucé à ses humbles alliés. Quand avez-vous reçu des nouvelles directes ou indirectes de mon pauvre garçon ? »

Mon pauvre garçon voulait dire mon fils ; et cette façon de parler servait (sans que personne eût le droit de s’en offenser le moins du monde) à entretenir la fiction que l’infortuné était tombé victime de ces intrigants de Meagles.

« Et cette jolie enfant, continua Mme Gowan, en avez-vous des nouvelles plus récentes que les miennes ? »

Jolie enfant donnait aussi à entendre, d’une manière délicate, que c’était cette beauté de Chérie qui avait seule captivé son fils, et lui avait fait faire le sacrifice d’une foule d’avantages qui l’attendaient dans le monde.

« C’est vraiment une grande consolation, poursuivit la dame, sans se fatiguer à prêter beaucoup d’attention aux réponses qu’elle recevait, c’est une consolation inexprimable de savoir qu’ils sont toujours heureux. Mon pauvre garçon est d’un naturel si volage, il est tellement habitué à courir et à promener son inconstance parmi une foule de gens qui l’idolâtrent, que l’assurance du bonheur de leur ménage est vraiment pour moi la plus grande consolation du monde. Je présume qu’ils sont gueux comme des rats, papa Meagles.

— J’espère bien que non, madame, répondit M. Meagles, agacé par cette question. J’espère qu’ils sauront bien administrer leur petit revenu.

— Oh, non ! cher Meagles ! répliqua la dame lui donnant une tape sur le bras avec son éventail vert, qu’elle releva adroitement pour cacher un bâillement à la compagnie, comment un homme de votre expérience, un homme d’affaires comme vous… car vous savez que sous ce rapport, vous êtes beaucoup trop fort pour nous qui ne connaissons rien à ces choses-là… (C’était encore une manière de faire entendre que M. Meagles était un habile intrigant)… Comment pouvez-vous parler de bien administrer leur