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PRÉFACE

Dans d’autres cas le suffixe est le même, et la lutte est seulement entre le radical populaire et le radical savant ravisseur et rupteur ; matinal et matutinal ; nombreux, innombrable, et numereux, innumerable ; ou lieux et oblivieux.

Souvent on avait recours à un mot latin, exactement transcrit en français, alors qu’un autre radical avait déjà fourni à notre langue un mot exprimant la même idée. Le français n’avait aucun besoin du latin incole, puisqu’il avait habitant, Proditeur~, prodition ne disaient rien de plus que traître, trahison. A salvateur, déjà inutile à côté de sauveur, pourquoi ajouter encore servateur ? n’y avait aucune raison pour que celsitude fût préféré à hauteur ou à élévation, magnitude à grandeur, contumelie à injure, dormition à sommeil, fallace à tromperie, formosité à beauté, fruition à jouissance, querimonie à plainte, stolidité à folie ou sottise, trameur à crainte, tuition à protection, uberté à fécondité. La plupart de ces mots, aujourd’hui disparus, étaient entrés dans la langue avant le xvie siècle, mais, dès leur apparition, ils avaient trouvé en face d’eux des synonymes, populaires ou savants, bien établis dans l’usage et destinés à durer.

Les mots déjà anciens devaient une partie de leur force à ce fait que, le plus souvent, ils étaient apparentés à d’autres relatifs au même ordre d’idées, tandis que souvent le nouveau venu était isolé. Cruent ne pouvait pas lutter contre sanglant, lethai contre mortel, muliebre contre féminin, crucier contre tourmenter, tenir et tenité contre adoucir et douceur, vulnerer contre blesser. La grande extension d’une famille de mots a certainement été très favorable au maintien de chacun de ses membres. Quelquefois l’isolement a pu nuire à des mots qui peut-être n’étaient pas tout à fait, inutiles. Assentateur n’a pas exactement le même sens qu’approbateur, ni, d’autre part, que flatteur ou adulateur. Laudateur serait l’équivalent. de louangeur, mais louangeur ne peut être considéré comme un substantif. Nous avons exhortation, mais nous n’avons plus le mot contraire, dehortation, parce que le verbe exhorter n’a pas comme contre-partie dehorter. Au lieu de dire paucité nous disons petit nombre, parce que le lien de paucité avec peu n’était pas assez visible. Nous ne pouvons exprimer que par des périphrases l’idée contenue dans certains mots empruntés autrefois au latin, comme acquanime, acquanimité, diuturne, revolver. Il ne serait pas possible, cependant, de dresser une très longue liste de mots de cette catégorie. Parmi les latinismes qui n’ont pas vécu, très peu sont vraiment à regretter.

On trouve chez les poètes du xvie siècle un groupe d’adjectifs dont plusieurs avaient existé dans l’ancienne langue, mais dont l’emploi, tout à fait conforme à l’usage latin, n’était pas d’accord avec les tendances du français moderne. Ce sont les adjectifs par lesquels on prétendait. remplacer un complément déterminatif exprimant des rapports assez variés : la matière, ou la ressemblance avec l’objet, désigné par le radical, ou l’essence, la nature, ou l’origine : ardoisin, diamantin, fulgurin, sulphurin, rosin, saphirin, geantin, louvin, tigrin, abeillin. Souvent le mot avait un radical latin anserin, asinin, caballin, vulpin, gigantin, adamantin. Très souvent le radical était français : damoiselin, chevrin, chiennin, coulevrin, cuivrin, sucrin, laurierin : mais le tour était dans tous les cas purement latin. Les latiniseurs n’ont pu faire admettre dans le vocabulaire poétique les épaules marbrines, ivoirines ou churnines, albastrines, neigines, laitines, les cheveux orins, ebenins, les lèvres coralines, les dents perlines. Et pourtant l’autorité des plus grands poètes recommandait par l’exemple l’emploi de ces adjectifs. Marbrin se trouve chez Marot aussi bien que chez Ronsard, qui d’ailleurs, sur ce point comme sur un grand nombre d’autres, a latinisé beaucoup moins que la plupart de ses amis et de ses disciples.