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xiii
PRÉFACE
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J’ai relevé les mots italiens qui ont, quelque temps figuré dans notre vocabulaire et ne s’y sont pas maintenus. J’y ai joint même ceux qui n’y ont jamais pris pied, et qui ont pu être employés tout au plus par quelques courtisans poussant l’excentricité jusqu’à la déraison. Il est peu probable que jamais personne ait parlé le langage qu’Henri Estienne attribue à Philausone dans la Préface des Dialogues du langage français italianisé : « Ayant quelque martel in teste (ce qui m’advient souvent, pendant que je fay ma stanse en la cour) et à cause de ce estant sorti apres le past pour aller un peu spaceger, je trouvai par la strade un mien ami nommé Celtophile. Or voyant qu’il se monstret estre tout sbigotit de mon langage (qui est toutes fois le langage courtisanesque, dontusent aujourdhuy les gentilshommes Francs qui ont quelque gare, et aussi desirent ne point parler sgarbatement) je me mis à ragioner avec luy touchant iceluy, en le soustouant le mieux qu’il m’estet possible. Et voyant que nonobstant tout ce que je luy pouves alleguer, ce langage italianizé luy semblet fort strane, voire avoir de la gofferie et balorderie, je pris beaucoup de fatigue pour luy caver cela de la fantasie. Mais… je ne trouves point de raisons bastantes pour ce faire : et au contraire tant plus je m’efforces de luy lever ceste opinion par mes ragionemens, tant plus luy se burlet de moi… En la fin… j’acceptai fort volontiers pour arbitre M. Philalethe, esperant qu’il y auret quelque domestichesse entre luy et ces mots, qu’il oit souvent à la cour et pourtant me feret morte. Mais je trouvay que je m’ingannes bien, car luy, au lieu de me favoregger, faisoit aussi semblant d’estre tout shigotit, et trouver je ne sçay quelle saivatichesse en ce langage escorché. » Il y a chez Henri Estienne une exagération manifesta, Mais nous savons d’une façon certaine combien ont été répandus certains mots italiens qui pourtant ne nous sont pas restés : par exemple acconche signifiant bien vêtu, paré, ainsi que la locution en bonne couche, qui se trouve même chez Ronsard. Baster, suffire, est venu d’Italie avec bastance et s’est longtemps maintenu. Burler, se moquer, n’a pas fait un long séjour dans notre langue, mais nous avons gardé burlesque. Nous avons perdu intrade, rente, faciende, affaire, jaciendaire, agent, encorne, affront, menestre, soupe, et une foule d’autres qui seront enregistrés dans ce dictionnaire. Il est nécessaire, en outre, de noter le témoignage des écrivains du temps, quand ils nous signalent comme des italianismes certains mots très heureusement empruntés, à cette époque, qui ont joué immédiatement un rôle important dans notre langue et se sont rendus si indispensables que personne ne pense- rait plus aujourd’hui à leur origine étrangère si elle n’était sûrement attestée.

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Dès les plus anciens temps, le meilleur procédé pour donner à notre langue tous les instruments nécessaires à l’expression de la pensée a été la formation de mots par suffixes. Ce procédé est si essentiel chez nous, si commode, si habituel, qu’il arrive non pas à éliminer les autres, mais souvent à en restreindre l’emploi. Ainsi nous aurons à recueillir un grand nombre de mots qui, de ce fait, sont sortis de la langue ce sont des substantifs tirés du radical des verbes, sans l’addition d’aucun suffixe. Cette formation est toujours vivante, surtout dans la langue populaire, mais dans la langue des lettrés elle n’a plus son activité d’autrefois, et nous avons perdu beaucoup de mots qui étaient usités au xvie siècle. Croist, accroist, decroist, déjà en lutte à cette époque avec croissance,