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L’ALLÉE DES MARRONNIERS


Dum duceo insanire omnes, vos ordine adite.
Horat., Sat. Lib. II, sat. iii.




1. L’allée des marronniers forme un séjour tranquille, et ressemble assez à l’ancienne Académie. J’ai dit qu’elle était parsemée de bosquets touffus et de retraites sombres où règnent le silence et la paix. Le peuple qui l’habite est naturellement grave et sérieux, sans être taciturne et sévère. Raisonneur de profession, il aime à converser et même à disputer, mais sans cette aigreur et cette opiniâtreté avec laquelle on glapit des rêveries dans leur voisinage. La diversité des opinions n’altère point ici le commerce de l’amitié, et ne ralentit point l’exercice des vertus. On attaque ses adversaires sans haine, et quoiqu’on les pousse sans ménagement, on en triomphe sans vanité. On y voit tracés sur le sable des cercles, des triangles et d’autres figures de mathématiques. On y fait des systèmes, peu de vers. C’est, je crois, dans l’allée des fleurs, entre le Champagne et le tokay, que l’Épître à Uranie[1] prit naissance.

2. La plupart des soldats qui tiennent cette route sont à pied. Ils la suivent en secret ; et ils feraient leur voyage assez paisiblement, s’ils n’étaient assaillis et troublés de temps en temps par les guides de l’allée des épines, qui les regardent et les traitent comme leurs plus dangereux ennemis. Je t’avertis qu’on y voit peu de monde, et qu’on y en verrait peut-être moins encore, si l’on n’y rencontrait que ceux qui doivent la suivre jusqu’au bout. Elle n’est pas aussi commode pour un équipage que l’allée des fleurs ; et elle n’est point faite pour ceux qui ne peuvent marcher sans bâton.

  1. Voltaire n’a heureusement pas lu la Promenade du Sceptique.