Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, IV.djvu/343

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que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce, c’est qu’elles se piquaient de sentiments, qu’il fallait s’en piquer aussi, et qu’elles en parlaient à mourir de rire : et puis elles exigeaient des attentions, des petits soins ; à les entendre, on leur manquait à tout moment ; elles prêchaient un amour si correct, qu’il fallut bien y renoncer. Mais le pis, c’est qu’elles avaient incessamment votre nom à la bouche et que quelquefois on était contraint de se montrer avec elles et d’encourir tout le ridicule d’une aventure bourgeoise ; je me sauvai un beau jour des magasins et de la rue Saint-Denis pour n’y revenir de ma vie.

« On avait alors la fureur des petites maisons : j’en louai une dans le faubourg oriental et j’y plaçai successivement quelques-unes de ces filles qu’on voit, qu’on ne voit plus ; à qui l’on parle, à qui l’on ne dit mot, et qu’on renvoie quand on en est las : j’y rassemblais des amis et des actrices de l’opéra ; on y faisait de petits soupers, que le prince Erguebzed a quelquefois honorés de sa présence. Ah ! madame, j’avais des vins délicieux, des liqueurs exquises et le meilleur cuisinier du Congo.

« Mais rien ne m’a tant amusé qu’une entreprise que j’exécutai dans une province éloignée de la capitale, où mon régiment était en quartier : je partis de Banza pour en faire la revue ; c’était la seule affaire qui m’éloignait de la ville ; et mon voyage eût été court, sans le projet extravagant auquel je me livrai. Il y avait à Baruthi un monastère peuplé des plus rares beautés ; j’étais jeune et sans barbe, et je méditais de m’y introduire à titre de veuve qui cherchait un asile contre les dangers du siècle. On me fait un habit de femme ; je m’en ajuste et je vais me présenter à la grille de nos recluses ; on m’accueillit affectueusement ; on me consola de la perte de mon époux ; on convint de ma pension, et j’entrai.

« L’appartement qu’on me donna communiquait au dortoir des novices ; elles étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart et d’une fraîcheur surprenante : je les prévins de politesses et je fus bientôt leur amie. En moins de huit jours, on me mit au fait de tous les intérêts de la petite république ; on me peignit les caractères, on m’instruisit des anecdotes ; je reçus des confidences de toutes couleurs, et je m’aperçus que nous ne manions pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres profanes. J’observai la règle avec sévérité ; j’attrapai les airs patelins et les