Page:Diderot - Œuvres complètes, éd. Assézat, XIX.djvu/286

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voix qui disait : Mettons-le à quatre pattes, et promenons-le autour de la place, avec Millet sur son dos. Peu s’en fallut que cela ne s’exécutât. Cependant les académiciens, qui s’attendaient à être sifflés, honnis, bafoués, n’osaient se montrer. Ils ne se trompaient pas : ils le furent avec le plus grand éclat possible. Cochin avait beau leur crier : Que les mécontents viennent s’inscrire chez moi, on ne l’écoutait pas ; on bafouait, on sifflait, on honnissait. Pigalle, le chapeau sur la tête, et du ton que vous lui connaissez, s’adressa à un particulier qu’il prit pour un artiste et qui ne l’était pas ; il lui demanda s’il était en état de juger mieux que lui. Ce particulier, enfonçant son chapeau sur sa tête, lui répondit qu’il ne s’entendait pas en bas-reliefs, mais qu’il se connaissait en insolents. Vous croyez peut-être que la nuit survint, et que tout s’apaisa. Pas tout à fait : les élèves indignés s’ameutèrent, et concertèrent pour la première assemblée de l’Académie une nouvelle avanie. Ils s’informèrent exactement qui est-ce qui avait été pour Millot, et qui est-ce qui avait été pour Moitte. Ils s’assemblèrent tous le samedi suivant sur la place du Louvre, avec tous les instruments d’un charivari, et bonne résolution de les employer ; mais cette résolution ne tint pas contre la crainte de la garde et de la prison. Ils se contentèrent de former une haie au milieu de laquelle tous leurs maîtres seraient forcés de passer. Boucher, Dumont, Van Loo et quelques autres défenseurs du mérite, se présentèrent les premiers, et les voilà entourés, accueillis, embrassés et applaudis. Arrive Pigalle. À peine est-il engagé dans la file qu’on s’écrie : du dos ! qu’il se fait un demi-tour, et qu’on le salue du derrière. Mêmes honneurs à Cochin, mêmes honneurs à M. et à Mme Vien, mêmes honneurs aux autres.

Les académiciens ont fait casser tous les bas-reliefs, afin qu’il ne restât aucune trace de leur injustice. Vous ne serez peut-être pas fâchée de connaître celui de Millot ; je l’ai vu et je vais vous le décrire.

À droite, trois grands Philistins, bien contrits, bien humiliés ; l’un les bras liés sur le dos ; un Israélite, occupé à lier les bras des deux autres. Ensuite, le jeune David, porté sur son char par des femmes dont une, prosternée, embrasse ses jambes ; d’autres l’élèvent ; une dernière le couronne. Puis son char attelé de deux chevaux fougueux ; à la tête de ces che-