Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 11.djvu/42

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prendre ce qui lui convient pour former ses compositions : le monde réel, le monde historique, qui comprend le fabuleux, & le monde possible ; & ces trois mondes sont ce qu’on appelle la nature. (D. J.)

Nature, (Critique sacrée.) Les mots de nature & naturellement se trouvent souvent employés dans l’Ecriture, ainsi que dans les auteurs grecs & latins, par opposition à la voie de l’instruction, qui nous fait connoître certaines choses. C’est ainsi que saint Paul parlant d’une coutume établie de son tems, dit : « La nature elle-même ne nous enseigne-t-elle pas que si un homme porte des cheveux longs cela lui est honteux, au lieu qu’une longue chevelure est honorable à une femme, &c ». C’est qu’il suffit de voir des choses qui se pratiquent tous les jours, pour les regarder enfin comme des choses naturelles. A plus forte raison peut-on dire que les gentils, qui étoient privés de la révélation, connoissoient d’eux-mêmes sans ce secours les préceptes de morale que les lumieres naturelles de la raison leur faisoient découvrir, & qui étoient les mêmes que ceux que la loi de Moïse enseignoit aux Juifs ; de sorte que quand un payen agissoit selon ces préceptes, il faisoit naturellement ce que la loi de Moïse prescrivoit : il montroit par-là que l’œuvre de la loi (terme qui signifie les commandemens moraux de la loi) étoit écrite dans son cœur & dans son esprit, c’est-à-dire qu’il pouvoit aisément s’en former des idées. (D. J.)

Nature belle, la, (beaux Arts.) la belle nature est la nature embellie, perfectionnée par les beaux arts pour l’usage & pour l’agrément. Développons cette vérité avec le secours de l’auteur des Principes de littérature.

Les hommes ennuyés d’une jouissance trop uniforme des objets que leur offroit la nature toute simple, & se trouvant d’ailleurs dans une situation propre à recevoir le plaisir, ils eurent recours à leur génie pour se procurer un nouvel ordre d’idées & de sentimens, qui réveillât leur esprit, & ranimât leur goût. Mais que pouvoit faire ce génie borné dans sa fécondité & dans ses vues, qu’il ne pouvoit porter plus loin que la nature, & ayant d’un autre côté à travailler pour des hommes, dont les facultée étoient resserrées dans les mêmes bornes ? Tous ses efforts dûrent nécessairement se réduire à faire un choix des plus belles parties de la nature, pour en former un tout exquis, qui fût plus parfait que la nature elle-même, sans cependant cesser d’être naturel. Voilà le principe sur lequel a dû nécessairement se dresser le plan des arts, & que les grands artistes ont suivi dans tous les siecles. Choisissant les objets & les traits, ils nous les ont présentés avec toute la perfection dont ils sont susceptibles. Ils n’ont point imité la nature telle qu’elle est en elle-même ; mais telle qu’elle peut être, & qu’on peut la concevoir par l’esprit. Ainsi puisque l’objet de l’imitation des arts est la belle nature, représentée avec toutes ses perfections, voyons donc comment se fait cette imitation.

On peut diviser la nature par rapport aux arts en deux parties : l’une dont on jouit par les yeux, & l’autre par la voie des oreilles ; car les autres sens sont absolument stériles pour les beaux arts. La premiere partie est l’objet de la peinture qui représente en relief, & enfin celui de l’art du geste, qui est une branche des deux autres arts que je viens de nommer, & qui n’en differe, dans ce qu’il embrasse, que parce que le sujet auquel on attache les gestes dans la danse est naturel & vivant, au lieu que la toile du peintre & le marbre du sculpteur ne le sont point.

La seconde partie est l’objet de la musique, considérée seule & comme un chant ; en second lieu, de la poésie qui emploie la parole, mais la parole


mesurée & calculée dans tous les tons.

Ainsi la peinture imite la belle nature par les couleurs ; la sculpture, par les reliefs ; la danse, par les mouvemens & par les attitudes du corps. La musique l’imite par les sons inarticulés, & la poésie enfin par la parole mesurée. Voilà les caracteres distinctifs des arts principaux : & s’il arrive quelquefois que ces arts se mêlent & se confondent, comme par exemple dans la poésie ; si la danse fournit des gestes aux acteurs sur le théâtre ; si la musique donne le ton de la voix dans la déclamation, si le pinceau décore le lieu de la scene, ce sont des services qu’ils se rendent mutuellement, en vertu de leur fin commune, & de leur alliance réciproque ; mais c’est sans préjudice à leurs droits particuliers & naturels. Une tragédie sans gestes, sans musique, sans décoration est toujours un poëme. C’est une imitation exprimée par le discours mesuré. Une musique sans paroles est toujours musique : elle exprime la plainte & la joie indépendamment des mots qui l’aident, à la vérité, mais qui ne lui apportent ni ne lui ôtent rien de sa nature ni de son essence. Son expression essentielle est le son, de même que celle de la peinture est la couleur, & celle de la danse le mouvement du corps.

Mais il faut remarquer ici que comme les arts doivent choisir les desseins de la nature, & les perfectionner, ils doivent choisir aussi à perfectionner les expressions qu’ils empruntent de la nature. Ils ne doivent point employer toutes sortes de couleurs, ni toutes sortes de sons : il faut en faire un juste choix, & un mélange exquis ; il faut les allier, les proportionner, les nuancer, les mettre en harmonie. Les couleurs & les sons ont entr’eux des sympathies & des répugnances. La nature a droit de les unir, suivant ses volontés ; mais l’art doit le faire selon les regles. Il faut non-seulement qu’il ne blesse point le goût, mais qu’il le flatte, & le flatte autant qu’il peut être flatté. De cette maniere on peut définir la peinture, la sculpture, la danse une imitation de la belle nature, exprimée par les couleurs, par le relief, par les attitudes ; & la musique & la poésie, l’imitation de la belle nature, exprimée par les sons ou par le discours mesuré.

Les arts dont nous venons de parler ont eu leur commencement, leur progrès & leurs révolutions dans le monde. Il y eut un tems où les hommes occupés du seul soin de soutenir ou de défendre leur vie, n’étoient que laboureurs ou soldats : sans lois, sans paix, sans mœurs, leurs sociétés n’étoient que des conjurations. Ce ne fut point dans ces tems de trouble & de ténebres qu’on vit éclore les beaux arts ; on sent bien par leur catactere qu’ils sont les enfans de l’abondance & de la paix.

Quand on fut las de s’entre-nuire, & qu’ayant appris par une funeste expérience, qu’il n’y avoit que la vertu & la justice qui pussent rendre heureux le genre humain, on eut commencé à jouir de la protection des lois, le premier mouvement du cœur fut pour la joie On se livra aux plaisirs qui vont à la suite de l’innocence. Le chant & la danse furent les premieres expressions du sentiment ; & ensuite le loisir, le besoin, l’occasion, le hasard donnerent l’idée des autres arts, & en ouvrirent le chemin.

Lorsque les hommes furent un peu dégrossis par la société, & qu’ils eurent commencé à sentir qu’ils valoient mieux par l’esprit que par le corps, il se trouva sans doute quelque homme merveilleux, qui, inspiré par un génie extraordinaire, jetta les yeux sur la nature.

Après l’avoir bien contemplée, il se considéra lui-même. Il reconnut qu’il avoit un goût né pour les rapports qu’il avoit observés ; qu’il en étoit touché agréablement. Il comprit que l’ordre, la va-