Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 11.djvu/43

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riété, la proportion tracée avec tant d’éclat dans les ouvrages de la nature, ne devoient pas seulement nous élever à la connoissance d’une intelligence suprème, mais qu’elles pouvoient encore être regardées comme des leçons de conduite, & tournées au profit de la société humaine.

Ce fut alors, à proprement parler, que les arts sortirent de la nature. Jusques-là tous leurs élémens y avoient été confondus & dispersés, comme dans une sorte de cahos. On ne les avoit guere connus que par soupçon, ou même par une sorte d’instinct. On commença alors à démêler quelques principes : on fit quelques tentatives, qui aboutirent à des ébauches. C’étoit beaucoup : il n’étoit pas aisé de trouver ce dont on n’avoit pas une idée certaine, même en le cherchant. Qui auroit cru que l’ombre d’un corps, environné d’un simple trait, pût devenir un tableau d’Apelle ; que quelques accens inarticulés pussent donner naissance à la musique, telle que nous la connoissons aujourd’hui ? Le trajet est immense. Combien nos peres ne firent-ils point de courses inutiles, ou même opposées à leur terme ! Combien d’effets malheureux, de recherches vaines, d’épreuves sans succès ! Nous jouissons de leurs travaux ; & pour toute reconnoissance, ils ont nos mépris.

Les arts en naissant, étoient comme sont les hommes : ils avoient besoin d’être formés de nouveau par une sorte d’éducation ; ils sortoient de la Barbarie. C’étoit une imitation, il est vrai ; mais une imitation grossiere, & de la nature grossiere elle-même. Tout l’art consistoit à peindre ce qu’on voyoit, & ce qu’on sentoit ; on ne savoit pas choisir. La confusion régnoit dans le dessein, la disproportion & l’uniformité dans les parties, l’excès, la bisarrerie, la grossiereté dans les ornemens. C’étoit des matériaux plutôt qu’un édifice :cependant on imitoit.

Les Grecs, doués d’un génie heureux, saisirent enfin avec netteté les traits essentiels & capitaux de la belle nature, & comprirent clairement qu’il ne suffisoit pas d’imiter les choses, qu’il falloit encore les choisir. Jusqu’à eux les ouvrages de l’art n’avoient guere été remarquables, que par l’énormité de la masse ou de l’entreprise. C’étoient les ouvrages des Titans. Mais les Grecs plus éclairés, sentirent qu’il étoit plus beau de charmer l’esprit, que d’étonner ou d’éblouir les yeux. Ils jugerent que l’unité, la variété, la proportion, devoient être le fondement de tous les arts ; & sur ce fond si beau, si juste, si conforme aux lois du goût & du sentiment, on vit chez eux la toile prendre le relief & les couleurs de la nature ; l’ivoire & le marbre s’animer sous le ciseau. La musique, la poésie, l’éloquence, l’architecture enfanterent aussitôt des miracles ; & comme l’idée de la perfection, commune à tous les arts, se fixa dans ce beau siecle, on eut presqu’à la fois dans tous les genres des chefs-d’œuvre, qui depuis servirent de modeles à toutes les nations polies. Ce fut le premier triomphe des arts. Arrêtons-nous à cette époque, puisqu’il faut nécessairement puiser dans les monumens antiques de la Grece, le goût épuré & les modeles admirables de la belle nature, qu’on ne rencontre point dans les objets qui s’offrent à nos yeux.

La prééminence des Grecs, en fait de beauté & de perfection, n’étant pas douteuse, on sent avec quelle facilité leurs maîtres de l’art purent parvenir à l’expression vraie de la belle nature. C’étoit chez eux qu’elle se prêtoit sans cesse à l’examen curieux de l’artiste dans les jeux publics, dans les gymnases, & même sur le théâtre. Tant d’occasions fréquentes d’observer firent naître aux artistes grecs l’idée d’aller plus loin. Ils commencerent à se former certaines notions générales de la beauté, non-


seulement des parties du corps, mais encore des proportions entre les parties du corps. Ces beautés devoient s’élever au-dessus de celles que produit la nature. Leurs originaux se trouvoient dans une nature idéale, c’est-à-dire, dans leur propre conception.

Il n’est pas besoin de grands efforts pour comprendre que les Grecs durent naturellement s’élever de l’expression du beau naturel, à l’expression du beau idéal, qui va au-delà du premier, & dont les traits, suivant un ancien interprete de Platon, sont rendus d’après les tableaux qui n’existent que dans l’esprit. C’est ainsi que Raphaël a peint sa Galatée. Comme les beautés parfaites, dit-il dans une lettre au Comte Balthasar Castiglione, sont si rares parmi les femmes, j’exécute une certaine idée conçue dans mon imagination.

Ces formes idéales, supérieures aux matérielles, fournirent aux Grecs les principes selon lesquels ils représentoient les dieux & les hommes. Quand ils vouloient rendre la ressemblance des personnes, ils s’attachoient toujours à les embellir en même tems ; ce qui suppose nécessairement en eux l’intention de représenter une nature plus parfaite qu’elle ne l’est ordinairement. Tel a été constamment le faire de Polygnote.

Lorsque les auteurs nous disent donc que quelques anciens artistes ont suivi la méthode de Praxitele, qui prit Cratine, sa maîtresse, pour modele de la Vénus de Gnide, ou que Laïs a été pour plus d’un peintre l’original des Graces, il ne faut pas croire que ces mêmes artistes se soient écartés pour cela des principes généraux, qu’ils respectoient comme leurs lois supremes. La beauté qui frappoit les sens, présentoit à l’artiste la belle nature ; mais c’étoit la beauté idéale qui lui fournissoit les traits grands & nobles : il prenoit dans la premiere la partie humaine, & dans la derniere la partie divine, qui devoit entrer dans son ouvrage.

Je n’ignore pas que les artistes sont partagés sur la préférence que l’on doit donner à l’étude des monumens de l’antiquité, ou à celle de la nature. Le cavalier Bernin a été du nombre de ceux qui disputent aux Grecs l’avantage d’une plus belle nature, ainsi que celui de la beauté idéale de leurs figures. Il pensoit de plus, que la nature savoit donner à toutes ses parties la beauté convenable, & que l’art ne consistoit qu’à la saisir. Il s’est même vanté de s’être enfin affranchi du préjugé qu’il avoit d’abord sucé à l’égard des beautés de la Vénus de Médicis. Après une application longue & pénible, il avoit, disoit-il, trouvé en différentes occasions les mêmes beautés dans la simple nature. Que la chose soit ou non, toujours s’ensuit-il, de son propre aveu, que c’est cette même Vénus qui lui apprit à découvrir dans la nature des beautés, que jusqu’alors il n’avoit apperçues que dans cette fameuse statue.

On peut croire aussi avec quelque fondement, que sans elle il n’auroit peut-être jamais cherché ces beautés dans la nature. Concluons de-là que la beauté des statues greques est plus facile à saisir que celle de la nature même, en ce que la premiere beauté est moins commune, & plus frappante que la derniere.

Une seconde vérité découle de celle qu’on vient d’établir ; c’est que, pour parvenir à la connoissance de la beauté parfaite, l’étude de la nature est au moins une route plus longue & plus pénible que l’étude des antiques. Le Bernini, qui de préférence recommandoit aux jeunes artistes d’imiter toujours ce que la nature avoit de plus beau, ne leur indiquoit donc pas la voie la plus abrégée pour arriver à la perfection.

Ou l’imitation de la nature se borne à un seul ob-