Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 13.djvu/100

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colonies ne peuvent être appellées de ce nom en les comparant aux nôtres ; elles étoient toutes pour ainsi dire sous les yeux de la métropole, & à si peu de distance qu’il faut plutôt les regarder comme des extensions que comme des colonies. Les Carthaginois avoient découvert les côtes de l’Amérique. Ils s’apperçurent que le commerce qu’on y faisoit dépeuploit la république, ils le défendirent.

Ces exemples donnent du-moins des présomptions très-fortes contre les avantages prétendus de ces établissemens & du commerce qui les occasionne, mais d’ailleurs ne peut-on commercer avec les nations, sans les dévaster, sans les priver de leur pays & de leur liberté ? S’il en étoit ainsi, loin d’être utile aux hommes par la communication qu’il met entr’eux, le commerce seroit de toutes leurs inventions la plus fatale à l’humanité. Par sa nature actuelle, il contribue certainement beaucoup à la dépopulation. Les richesses qu’il procure, en les supposant réelles, ont peut-être des effets encore plus funestes. Nous ne les examinerons ici que dans le rapport qu’ils ont avec l’accroissement ou la diminution du nombre des hommes. C’est embrasser presque leur universalité. Car quelle institution, quel usage, quelle coutume n’influe pas sur ces deux choses ?

On lit dans le premier tome de l’histoire de la Chine du pere Duhalde, que le troisieme empereur de la vingt-unieme dynastie fit fermer une mine d’où l’on avoit tiré des pierres précieuses, ne voulant pas fatiguer ses sujets à travailler pour des choses qui ne pouvoient ni les vêtir ni les nourrir. A ce propos, je ne puis m’empêcher de rapporter ici un mot du sage Lock : il disoit, « qu’il falloit toujours prêcher notre culte aux sauvages ; que quand ils n’en apprendroient qu’autant qu’il en faut pour se couvrir le corps d’habit, ce seroit toujours un grand bien pour les manufactures d’Angleterre ». Une colonie est nuisible, quand elle n’augmente pas l’industrie & le travail de la nation qui la possede.

Nos voyages dans les contrées éloignées où nous allons chercher des effets à-peu-près de la même espece que des pierres luisantes, sont bien plus destructifs que n’auroient été les travaux d’une mine. Tout ce qui sépare l’homme de l’homme est contraire à sa multiplication. Les nombreux équipages qu’exigent les armemens qui se font pour ces voyages, retranchent chaque année une quantité considérable d’hommes du commerce des femmes. Une partie de ces hommes périt par la longueur & les dangers de la route, par les fatigues & par les maladies. D’autres restent dans ces contrées, & il n’arrive jamais qu’un vaisseau rentre en Europe avec autant de monde qu’il en avoit en partant ; on calcule même au départ la perte qui s’en fera. Mais ce n’est là que la moindre de celles que cause à l’humanité, l’espece de commerce à laquelle nous sommes le plus attachés.

Plus le commerce fleurit dans un état, plus, dit-on, les hommes s’y multiplient. Cette proposition n’est pas vraie dans toute l’étendue que l’on pourroit lui donner. Les hommes ne se sont multipliés nulle part autant que dans la Grece, & les Grecs faisoient peu de commerce. Ils ne le sont encore en aucun endroit autant qu’en Suisse, & les Suisses, comme nous l’avons déja remarqué, ne sont point commerçans. Mais d’ailleurs plus il y a d’hommes aussi dans un état & plus le commerce y fleurit, il ne faut donc pas qu’il détruise les hommes, il se détruiroit lui-même, & cela arrive quand il n’est pas fondé sur les causes naturelles qu’il doit avoir. Ajoutons que pour être réellement utile & favorable à la population, le commerce doit être dans le rapport & même dans la dépendance des productions du pays. Il faut qu’il en excite la culture & non pas qu’il en détourne, qu’elles en soient la base & non pas l’accessoire ; alors nous


aurons établi, je crois, les véritables principes du commerce, du-moins pour les nations dont le sol produit des matieres traficables.

Ces principes ne sont pas ceux qui prévalent aujourd’hui dans la plûpart des nations. Depuis la découverte du nouveau monde & nos établissemens dans les Indes, toutes les vûes se sont tournées sur les riches matieres que renferment ces contrées, nous ne faisons plus qu’un commerce de luxe & de superfluités. Nous avons abandonné celui qui nous étoit propre & qui pouvoit nous procurer des richesses solides. Où sont les avantages qui en ont résulté ? où ne sont pas plutôt les préjudices que nous en avons soufferts ?

En multipliant les besoins beaucoup au-delà des moyens qu’elles nous ont donnés pour les satisfaire, toutes les richesses tirées de ces parties du monde nous ont rendu trois fois plus pauvres que nous n’étions auparavant. Une simple comparaison des valeurs numéraires suffit pour nous en convaincre : avec une fois plus d’or & d’argent que nous n’en avions, les valeurs en sont plus que doublées. Est-ce l’effet de l’abondance, que d’augmenter le prix de la denrée ? Malgré la plus grande quantité, les especes numéraires sont donc plus rares, puisque l’on a été forcé de recourir à l’augmentation de leur valeur ; & d’où provient cette rareté, si ce n’est de ce que la quantité des richesses a été fort inférieure au besoin qu’elles nous ont donné d’en avoir ?

En général, toute richesse qui n’est point fondée sur l’industrie de la nation, sur le nombre de ses habitans, & sur la culture de ses terres, est illusoire, préjudiciable, & jamais avantageuse.

Tous les trésors du nouveau monde & des Indes, n’empêcherent pas Philippe second de faire une fameuse banqueroute. Avec les mêmes mines que possede aujourd’hui l’Espagne, elle est dépeuplée, & ses terres sont en friche ; la subsistance du Portugal dépend des Anglois ; l’or & les diamans du Brésil en ont fait le pays le plus aride, & l’un des moins habités de l’Europe ; l’Italie autrefois si fertile & si nombreuse en hommes, ne l’est plus autant de puis que le commerce des choses étrangeres & de luxe, a pris la place de l’Agriculture & du trafic des denrées qui en proviennent.

En France ces effets sont remarquables : depuis le commencement du siecle dernier, cette monarchie s’est accrue de plusieurs grandes provinces très-peuplées ; cependant ses habitans sont moins nombreux d’un cinquieme, qu’ils ne l’étoient avant ces réunions, & ses belles provinces, que la nature semble avoir destinées à fournir des subsistances à toute l’Europe, sont incultes. C’est à la préférence accordée au commerce de luxe qu’il faut attribuer en partie ce dépérissement. Sulli, ce grand & sage administrateur, ne connoissoit de commerce avantageux pour ce royaume, que celui des productions de son sol. C’étoit en favorisant l’Agriculture qu’il vouloit le peupler & l’enrichir : ce fut aussi ce que produisit son ministere, qui dura trop peu pour le bonheur de cette nation. Il semble qu’il prévoyoit tout le mal qu’on y feroit un jour par des maximes contraires : La France, disoit-il en 1603 à Henri IV. qui le pressoit d’applaudir aux établissemens qu’il vouloit faire de quelques manufactures de soie, « la France est généralement pourvue plus que royaume du monde, de tant de bons terreins qu’elle peut mettre en valeur, dont le grand rapport consistant en grains, légumes, vins, pastels, huiles, cidres, sels, lins, chanvres, laines, draps, pourceaux, & mulets, est cause de tout l’or & l’argent qui entre en ce royaume. Par conséquent la culture de ces productions qui entretient les sujets dans des occupations pénibles & laborieuses, où ils ont besoin d’être exer-