Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/145

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dans l’éloignement, & que la flatterie cherche toujours à lui cacher ? Comment, sans connoître les ressources & les forces de son pays, le monarque pourroit-il se garantir d’en abuser ? Une nation privée du droit de se faire représenter, est à la merci des imprudens qui l’oppriment ; elle se détache de ses maîtres, elle espere que tout changement rendra son sort plus doux ; elle est souvent exposée à devenir l’instrument des passions de tout factieux qui lui promettra de la secourir. Un peuple qui souffre s’attache par instinct à quiconque a le courage de parler pour elle ; il se choisit tacitement des protecteurs & des représentans, il approuve les réclamations que l’on fait en son nom ; est-il poussé à bout ? il choisit souvent pour interpretes des ambitieux & des fourbes qui le séduisent, en lui persuadant qu’ils prennent en main sa cause, & qui renversent l’état sous prétexte de le défendre. Les Guises en France, les Cromwels en Angleterre, & tant d’autres séditieux, qui sous pretexte du bien public jetterent leurs nations dans les plus affreuses convulsions, furent des représentans & des protecteurs de ce genre, également dangereux pour les souverains & les nations.

Pour maintenir le concert qui doit toujours subsister entre les souverains & leurs peuples, pour mettre les uns & les autres à couvert des attentats des mauvais citoyens, rien ne seroit plus avantageux qu’une constitution qui permettroit à chaque ordre de citoyens de se faire représenter, de parler dans les assemblées qui ont le bien général pour objet. Ces assemblées, pour être utiles & justes, devroient être composées de ceux que leurs possessions rendent citoyens, & que leur état & leurs lumieres mettent à portée de connoître les intérêts de la nation & les besoins des peuples ; en un mot c’est la propriété qui fait le citoyen ; tout homme qui possede dans l’état, est intéressé au bien de l’état, & quel que soit le rang que des conventions particulieres lui assignent, c’est toujours comme propriétaire, c’est en raison de ses possessions qu’il doit parler, ou qu’il acquiert le droit de se faire représenter.

Dans les nations européennes, le clergé, que les donations des souverains & des peuples ont rendu propriétaire de grands biens, & qui par-là forme un corps de citoyens opulens & puissans, semble dès-lors avoir un droit acquis de parler ou de se faire représenter dans les assemblées nationales ; d’ailleurs la confiance des peuples le met à portée de voir de près ses besoins & de connoître ses vœux.

Le noble, par les possessions qui lient son sort à celui de la patrie, a sans doute le droit de parler ; s’il n’avoit que des titres, il ne seroit qu’un homme distingué par les conventions ; s’il n’étoit que guerrier, sa voix seroit suspecte, son ambition & son intérêt plongeroient fréquemment la nation dans des guerres inutiles & nuisibles.

Le magistrat est citoyen en vertu de ses possessions ; mais ses fonctions en font un citoyen plus éclairé, à qui l’expérience fait connoître les avantages & les désavantages de la législation, les abus de la jurisprudence, les moyens d’y remédier. C’est la loi qui décide du bonheur des états.

Le commerce est aujourd’hui pour les états une source de force & de richesse ; le négociant s’enrichit en même tems que l’état qui favorise ses entreprises, il partage sans cesse ses prospérités & ses revers ; il ne peut donc sans injustice être réduit au silence ; il est un citoyen utile & capable de donner ses avis dans les conseils d’une nation dont il augmente l’aisance & le pouvoir.

Enfin le cultivateur, c’est-à-dire tout citoyen qui possede des terres, dont les travaux contribuent aux besoins de la société, qui fournit à sa subsistance, sur qui tombent les impôts, doit être représenté ;


personne n’est plus que lui intéressé au bien public ; la terre est la base physique & politique d’un état, c’est sur le possesseur de la terre que retombent directement ou indirectement tous les avantages & les maux des nations ; c’est en proportion de ses possessions, que la voix du citoyen doit avoir du poids dans les assemblées nationales.

Tels sont les différens ordres dans lesquels les nations modernes se trouvent partagées ; comme tous concourent à leur maniere au maintien de la république, tous doivent être écoutés ; la religion, la guerre, la justice, le commerce, l’agriculture, sont faits dans un état bien constitué pour se donner des secours mutuels ; le pouvoir souverain est destiné à tenir la balance entre eux ; il empêchera qu’aucun ordre ne soit opprimé par un autre, ce qui arriveroit infailliblement si un ordre unique avoit le droit exclusif de stipuler pour tous.

Il n’est point, dit Edouard I, roi d’Angleterre, de regle plus équitable, que les choses qui intéressent tous, soient approuvées par tous, & que les dangers communs soient repoussés par des efforts communs. Si la constitution d’un état permettoit à un ordre de citoyens de parler pour tous les autres, il s’introduiroit bientôt une aristocratie sous laquelle les intérêts de la nation & du souverain seroient immolés à ceux de quelques hommes puissans, qui deviendroient immanquablement les tyrans du monarque & du peuple. Telle fut, comme on a vu, l’état de presque toutes les nations européennes sous le gouvernement féodal, c’est-à-dire, durant cette anarchie systématique des nobles, qui lierent les mains des rois pour exercer impunément la licence sous le nom de liberté ; tel est encore aujourd’hui le gouvernement de la Pologne, où sous des rois trop foibles pour protéger les peuples, ceux-ci sont à la merci d’une noblesse fougueuse, qui ne met des entraves à la puissance souveraine que pour pouvoir impunément tyranniser la nation. Enfin tel sera toujours le sort d’un état dans lequel un ordre d’hommes devenu trop puissant, voudra représenter tous les autres.

Le noble ou le guerrier, le prêtre ou le magistrat, le commerçant, le manufacturier & le cultivateur, sont des hommes également nécessaires ; chacun d’eux sert à sa maniere la grande famille dont il est membre ; tous sont enfans de l’état, le souverain doit entrer dans leurs besoins divers ; mais pour les connoître il faut qu’ils puissent se faire entendre, & pour se faire entendre sans tumulte, il faut que chaque classe ait le droit de choisir ses organes ou ses représentans ; pour que ceux-ci expriment le vœu de la nation, il faut que leurs intérêts soient indivisiblement unis aux siens par le lien des possessions. Comment un noble nourri dans les combats, connoîtroit-il les intérêts d’une religion dont souvent il n’est que foiblement instruit, d’un commerce qu’il méprise, d’une agriculture qu’il dédaigne, d’une jurisprudence dont il n’a point d’idées ? Comment un magistrat, occupé du soin pénible de rendre la justice au peuple, de sonder les profondeurs de la jurisprudence, de se garantir des embuches de la ruse, & de démêler les pieges de la chicane, pourroit-il décider des affaires relatives à la guerre, utiles au commerce, aux manufactures, à l’agriculture ? Comment un clergé, dont l’attention est absorbée par des études & par des soins qui ont le ciel pour objet, pourroit-il juger de ce qui est le plus convenable à la navigation, à la guerre, à la jurisprudence ?

Un état n’est heureux, & son souverain n’est puissant, que lorsque tous les ordres de l’état se prêtent réciproquement la main ; pour opérer un effet si salutaire, les chefs de la societé politique sont intéressés à maintenir entre les différentes classes de ci-