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tre, & veut qu’on saigne dans toutes les deux jusques après le septieme jour. Avant de saigner il faut vuider les premieres voies par un lavement, s’il y a de la pourriture dans les intestins. Quant au tems de la pratiquer, il préfere le matin, & défend, comme la plûpart de ses prédécesseurs, la saignée dans l’ardeur du redoublement. Il observe qu’elle est utile, non-seulement pour desemplir les vaisseaux, mais encore pour diminuer la grandeur de la maladie. Si le malade tombe en défaillance, & que cependant il soit dans le cas de perdre beaucoup de sang, on y reviendra plusieurs fois, plutôt que de tout tirer dans une ; tout ce qu’il dit d’ailleurs est copié, ou contient des préceptes sur le choix des veines, & la maniere de pratiquer la saignée en différentes parties du corps.

Après Paul d’Ægine, la Médecine paroit abandonnée par les Grecs, pour passer entre les mains des Arabes, qui faisoient plus d’une conquête sur eux. Ils joignirent quelques remedes ou des méthodes qui leur étoient propres, à la doctrine des Grecs qu’ils compilerent. C’est ainsi qu’ils crurent reconnoître avec eux dans la veine céphalique une communication avec le cerveau ; dans la basilique, avec le bas-ventre. C’est ainsi qu’ils ouvrirent presque toutes les veines extérieures du corps, dans les différentes affections ; qu’ils saignoient au pié, pour exciter les regles & les hémorrhoïdes. Ils s’en écarterent cependant dans un point qui a paru essentiel à Brissot & à Moreau. Loin de faire saigner comme les Grecs, le plus près du mal qu’il étoit possible, ils saignoient du côté opposé, dans l’idée où ils étoient qu’on n’ouvroit point une veine, sans attirer sur la partie saignée une plus grande quantité de sang, qu’il n’en sortoit. Isaac-Israëlite, Avenzoar, Rhazis pensoient ainsi. Ce dernier s’autorisoit de Galien, qui suivant la remarque de Jacchinus son commentateur, dit précisément le contraire.

Avicenne, le prince des médecins arabes, avoit adopté ce sentiment, il y avoit joint tant d’inconséquences au sujet de la saignée, qu’il recommande l’ouverture de la veine sciatique (rameau de la saphene placé à côté du talon), contre les douleurs de la cuisse ; celle de la veine du front & du sinciput, de l’artere temporal dans les pesanteurs de tête, les migraines, &c. qu’il défend la saignée dans l’hydropisie, & qu’il ordonne l’ouverture de certaines veines du bas-ventre contre l’ascite. Pour composer son chapitre de la saignée, il avoit mis à contribution Hippocrate, Rhasis, & Galien ; il mérite peu d’être lu.

Albucasis compte trente veines ou arteres qui peuvent être ouvertes, il s’occupe principalement de la maniere de les ouvrir ; attaché à la doctrine d’Avicenne, il ne paroit pas s’en écarter. Copiste comme lui des Grecs, il répete beaucoup de choses que nous trouvons dans leurs ouvrages. Quoiqu’il paroisse dans l’opinion que la saignée attire toujours le sang dans la veine ouverte, cependant il recommande souvent des saignées locales, contre les inflammations graves & les vives douleurs.

Pendant les quatre siecles qui suivirent Avicenne, sa doctrine fut suivie dans la plus grande partie de l’Europe, où on cultivoit la Médecine. Son nom étoit alors aussi respectable, que l’est de nos jours celui d’Hippocrate. On le regardoit comme un homme qui avoit porté la science médicinale beaucoup au-delà de ses prédécesseurs ; on tâchoit de méconnoître dans ses ouvrages que, si on excepte la matiere médicale, il avoit presque tout copié des Grecs. Le plus grand effort que purent faire Gordon, Guy de Chauliac, Valescus de Tarenta, Savonarole, &c. fut de chercher à concilier, dans le choix des veines, la doctrine des Arabes & celle des Grecs. Ces derniers


saignoient en conséquence du côté opposé, quand il y avoit pléthore, & du côté malade quand elle avoit diminué par les saignées, comme si le méchanisme de l’économie animale, & les lois de l’hydraulique pouvoient changer. Ces médecins suivoient pour la quantité de sang, le tems, les indications, & les contre-indications, les maximes que nous avons trouvées dans Galien & ses copistes grecs & arabes.

Les ouvrages des auteurs grecs étant traduits & devenus communs au commencement du seizieme siecle, il étoit juste que les peres de la Médecine, ses vrais législateurs rentrassent dans leurs droits. Par la comparaison qu’on fit d’Hippocrate & de Galien avec les Arabes, on sentit l’infériorité de ces derniers ; bien-tôt leur étude fut négligée. Galien plus facile à entendre, fut lu & enseigné par-tout ; les éditions s’en multiplierent avec une rapidité qui prouve que le bon goût & la saine philosophie commençoient à naître.

Le choix des veines occupa alors les Médecins avec une ardeur que leur zele rendoit louable, dans un tems où la circulation du sang étoit ignorée ; c’étoit spécialement dans les inflammations de poitrine, qu’il paroissoit intéressant de décider la question. Brissot, célebre médecin de Paris, comparant le sentiment des Grecs avec celui des Arabes, trouva le premier plus conforme à la raison, le suivit dans sa pratique, le publia dans ses leçons & dans ses consultations. Ses maximes furent goûtées & suivies de plusieurs médecins. Etant allé en Portugal, il y souffrit une persécution qu’il ne méritoit pas. Il y mourut, laissant une apologie de son sentiment, à laquelle René Moreau a ajouté, cent ans après, un tableau chronologique des Médecins, & un précis de leurs sentimens à ce sujet.

Ce siecle vit les médecins partagés en six opinions différentes, au sujet de la saignée dans la pleurésie. Les uns saignoient toujours du côté malade ; les autres du côté opposé ; les troisiemes suivoient d’abord la seconde méthode, ensuite la premiere, & entremêloient les saignées du pié ; les quatriemes ouvroient toujours la veine du pié. Vesale conclut de la situation de la veine azygos, qui sortant du côté droit, fournit le sang à toutes les côtes, si on excepte les trois supérieures gauches, qu’on devoit toujours saigner du bras droit, excepté dans le cas où ces dernieres seroient le siége de la douleur. Il eut pour sectateurs Léonard Fuchs & Cardan. Un très-petit nombre embrassa le sentiment de Nicolas le Florentin, qui vivoit au quatorzieme siecle ; il crut qu’il étoit indifférent d’ouvrir l’une ou l’autre veine ; l’évacuation seule lui paroissoit mériter l’attention des Médecins.

L’étude des Grecs devenant toujours plus familiere, les Arabes tombant dans le discrédit, le plus grand nombre des médecins se rangea du parti des premiers. Brissot remporta une victoire presque complette après sa mort. Rondelet, Craton, Valois, Argentier, Fernel, Houllier, Duret, toute l’école de Paris qui l’avoit persécuté, lui rendit les armes. Il y eut même des partisans outrés. Martin Akakia soutint dans la chaleur de l’enthousiasme, que l’opinion des Arabes avoit tué plusieurs milliers d’hommes ; celui-ci trouva cependant encore d’illustres défenseurs.

Scaliger voulant parer les coups, accablans pour-lors, de l’autorité, chercha le premier à prouver par les lois de l’hydraulique, qu’on devoit saigner du côté opposé à celui qui étoit affecté. Toutes ces sectes montroient, comme il n’est que trop ordinaire aux disciples des grands hommes, plus d’opiniâtreté dans le sentiment de leurs maîtres, que de raison & de bonne foi. Jamais Hippocrate & Avicenne n’auroient disputé avec tant de chaleur, sur un point qui nous paroît à présent peu important. Il étoit bien