Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/59

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


renfermée dans cette sorte de mot : partout où il y a conjonction, il y a nécessairement plusieurs propositions, puisque les conjonctions sont des mots qui désignent entre les propositions, une liaison fondée sur les rapports qu’elles ont entre elles : d’ailleurs la concordance de l’adjectif conjonctif avec l’antécédent ne paroît avoir été instituée, que pour mieux faire concevoir que c’est principalement à cet antécédent que doit se rapporter la proposition incidente. Je n’insiste pas davantage sur ce principe, qui, apparemment, ne me sera pas contesté : mais je dois faire faire attention à quelques corollaires importans qui en découlent.

Coroll. 1. Dans la construction analytique, & dans toutes les occasions où l’on doit en conserver la clarté, ce qui est presque toujours nécessaire ; l’adjectif conjonctif doit suivre immédiatement l’antécédent, & être à la tête de la proposition incidente. La conjonction, qui est l’un des caracteres de cet adjectif, est le signe naturel du rapport de la proposition incidente à l’antécédent ; elle doit donc être placée entre l’antécédent & l’incidente, comme le lien commun des deux, ainsi que le sont toujours toutes les autres conjonctions. Les petites exceptions qu’il peut y avoir à ce corollaire dans la pratique, peuvent quelquefois venir de la facilité que le génie particulier d’une langue peut fournir pour y conserver la clarté de l’énonciation, par exemple, au moyen de la concordance des terminaisons ou de la répétition de l’antécédent, comme dans les langues transpositives : ainsi, la concordance du genre & du nombre sauve la clarté de l’énonciation dans cette phrase de Térence, qu as credis esse has, non sunt veræ nuptiæ, parce que cette concordance montre assez nettement que nuptiæ est l’antécédent de quas, qui ne peut s’accorder qu’avec nuptias ; & c’est à-peu-près la même chose dans ce mot de Cicéron, quisque norit artem, in hâc se exerceat. D’autres fois l’exception peut venir de la préférence qui est dûe à d’autres principes, en cas de concurrence avec celui-ci ; & cette préférence, connue par raison ou sentie par usage, sauve la phrase des incertitudes de l’équivoque : tels sont les exemples où nous plaçons entre l’antécédent & l’adjectif conjonctif, ou une simple proposition, ou même une phrase adverbiale dans le complément de laquelle doit être l’adjectif conjonctif ; la maniere même dont je viens de m’expliquer en est un exemple ; & l’on en trouve d’autres au mot Incidente.

Coroll. 2. Puisque l’adjectif conjonctif est essentiellement démonstratif, & que l’analyse suppose dans la proposition incidente la répétition du nom ou du pronom antécédent avec lequel s’accorde l’adjectif conjonctif, cet antécédent est donc envisagé sous ce point de vue démonstratif dans la proposition incidente : mais cette proposition incidente est modificative du même antécédent envisagé comme partie de la proposition principale : donc il doit être considéré dans la principale sous le même point de vue démonstratif ; puis qu’autrement l’incidente, qui se rapporte à l’antécédent pris démonstrativement, ne pourroit pas se rapporter à celui de la proposition principale. C’est précisément en conséquence de ce principe que dans la phrase latine on trouve souvent le premier antécédent accompagné de l’adjectif démonstratif is, ou hic, ou ille, &c. ultra eum locum quo in loco Germani consederant ; cognosces ex iis litteris quas, &c. & Virgile l’a même exprimé avec le pronom ego ; ille ego qui quondam, &c. C’est aussi le fondement de la regle proposée par Vaugelas (rem. 369.) comme propre à notre langue, que le pronom relatif (c’est-à-dire l’adjectif conjonctif), ne se peut rapporter à un nom qui n’a point d’article. Vaugelas n’avoit pas apperçu toute la généralité de cette regle ; la Grammaire générale (part. II. ch. x.) l’a discutée


avec beaucoup de soin ; M. du Marsais, qui en a présenté la cause sous un autre aspect que je ne fais ici, quoiqu’au fond ce soit la même, a réduit la regle à sa juste valeur (Article, p. 736. col. ij.) ; M. Duclos semble avoir ajouté quelque chose à la précision (rem. sur le ch. x. de la gram. génér.) ; & M. l’abbé Fromant a enrichi son supplément (sur le même chap.) de tout ce qu’il a trouvé épars dans différens auteurs sur cette regle de syntaxe. Voilà donc les sources où il faut recourir pour se fixer sur le détail d’un principe, que je ne dois montrer ici que sous des termes généraux ; & afin de savoir quels autres mots peuvent tenir lieu de l’article ou être réputés articles, on peut voir ce qui en est dit au mot Indéfini, (n. 2.)

Coroll. 3. Comme la signification propre de chaque mot est essentiellement une ; c’est une erreur que de croire, comme il semble que tous les Grammairiens le croient, que l’adjectif conjonctif puisse être employé sans relation à un antécédent, & sans supposer une proposition principale autre que celle où entre cet adjectif. Qui, que, quoi, lequel sont, au dire des Grammairiens françois, ou relatifs ou absolus : relatifs, quand ils ont relation à des noms ou à des personnes qui les précedent ; absolus, quand ils n’ont pas d’antécédent auquel ils aient rapport. Voyez la gram. fr. de M. Restaut, ch. v. art. 5. & 6. Ab uno disce omnes. Dieu aime les hommes, l’argent j’ai dépensé, ce a vous pensez, le genre de vie on se destine ; dans tous ces exemples, qui, que, quoi & auquel sont relatifs : ils sont absolus dans ceux-ci, je sais vous a accusé, je ne sais vous donner, marquez-moi à je dois m’en tenir, & après avoir parlé de livres, je vois vous donnez la préférence ; ils se font encore dans ces phrases qui sont interrogatives, vous a accusé ? vous donnerai-je ? pensez-vous ? & après avoir parlé de livres, donnez-vous la préférence ? C’est la même chose en latin : qui, quæ, quod y sont relatifs ; quis, quid y sont absolus.

Mais approfondissons une fois les choses avant que de prononcer. Je l’ai déjà dit dans cet article, & je le répete encore : la signification propre des mots est essentiellement une : la multiplicité des sens propres seroit directement contraire au but de la parole, qui est l’énonciation claire de la pensée ; & si l’usage introduit quelques termes équivoques, par quelque cause que ce soit, cela est très-rare, & l’on ne trouvera pas qu’il ait jamais exposé à ce défaut trop considérable, aucun des mots qui sont de nature à se montrer fréquemment dans le discours. Or il est constant que qui, quæ, quod en latin, qui, que, quoi, lequel en françois, sont ordinairement des adjectifs conjonctifs : il faut donc en conclure qu’ils le sont toujours, & que dans les phrases où ils paroissent employés sans antécédent, il y a une ellipse dont l’analyse sait bien remplir le vuide.

Reprenons les exemples positifs que l’on vient de voir. Je sais qui vous a accusé, c’est-à-dire, je sais la personne qui vous a accusé : je ne sais que vous donner, c’est-à-dire, je ne sais pas la chose que je puis vous donner, ou que je dois vous donner : marquez-moi à quoi je dois m’en tenir, c’est-à-dire, marquez-moi le sentiment, ou l’opinion, ou le parti, &c. à quoi je dois m’en tenir : en parlant de livres, je vois au quel vous donnez la préférence, c’est-à-dire, je vois le livre au quel vous donnez la préférence ; le genre masculin & le nombre singulier du mot auquel, prouvent assez qu’on le rapporte à un nom masculin & singulier. Mais en général ces adjectifs étant essentiellement conjonctifs, & supposant, par une conséquence nécessaire, un antécédent auquel ils servent à joindre une proposition incidente ; il a été très-facile à l’usage d’autoriser l’ellipse de cet anté-