Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 14.djvu/607

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seulement tous ceux qui composoient leur famille, mais encore les prêtres, les pauvres, & même les esclaves & les étrangers ; l’on voit que Dieu par ces observances, dont il avoit fait un précepte, vouloit accoutumer son peuple à des procédés de bienveillance & de fraternité. On le voit de même dans Isaïe : uniquement touché des œuvres de justice & de bienfaisance, le Seigneur rejette ces sacrifices & ces cérémonies légales, que des hommes pervers osoient substituer à la vraie piété.

« Ne m’offrez plus, dit Dieu par son prophete, ne m’offrez plus de sacrifices inutilement ; je ne puis plus souffrir vos nouvelles lunes, vos sabbats & vos autres fêtes ; l’iniquité regne dans vos assemblées … Cessez de faire le mal ; apprenez de faire le bien ; examinez tout avant que de juger, assistez l’opprimé, faites justice à l’orphelin, défendez la veuve ». Isaïe, l. XIII. 16. &c.

On retrouve le même esprit dans les passages suivans, que je copie encore d’après Sacy : « Vous célebrerez la fête des semaines en l’honneur du Seigneur votre Dieu, en lui présentant l’oblation volontaire du travail de vos mains, que vous lui offrirez selon la bénédiction que vous aurez reçue du Seigneur votre Dieu ; & vous ferez des festins de réjouissance, vous, votre fils & votre fille, votre serviteur & votre servante, le lévite qui est dans l’enceinte de vos murailles, l’étranger, l’orphelin & la veuve qui demeurent avec vous… Vous célebrerez aussi la fête solemnelle des tabernacles pendant sept jours, lorsque vous aurez cueilli de l’aire & du pressoir les fruits de vos champs, & vous ferez des festins de réjouissances, vous, votre fils & votre fille, votre serviteur & votre servante, le lévite, l’étranger, l’orphelin & la veuve qui sont dans vos villes ». Deut. ib. X. xj. 13. &c.

Telles étoient les pratiques religieuses ordonnées aux Hébreux ; pratiques encore suivies de nos jours par leurs descendans, & qui furent de même fidélement observées par les premiers chrétiens. Dans la suite des tems cette charité si touchante, qui communique avec des freres pauvres & affligés, qui les fait asseoir à sa table, qui s’attache à les consoler ; cette charité, dis-je, fut remplacée par un surcroit d’offices & de prieres, par des fondations, ou par des legs peu couteux à des mourans ; mais l’esprit de fraternité, l’esprit de commisération & de bienfaisance alla toujours en s’affoiblissant. Chacun occupé de son bien-être, ne songea plus qu’à écarter les malheureux, & l’insensibilité pour les pauvres devint presque générale. On se donna bien garde de les accueillir ; on eut honte de les approcher ; à peine trouverent-ils de foibles secours pour traîner une vie languissante, loin du commerce & de la société. Les plus religieux enfin crurent satisfaire au précepte de l’aumône & remplir tous les devoirs de la charité chrétienne, en distribuant les débris du réfectoire à des mendians vagabons ; pratique au moins plus raisonnable que l’indifférence vicieuse, & trop commune dans les maisons des grands, où il se perd d’ordinaire plus de bien qu’il n’en faudroit pour nourrir plusieurs misérables.

La sanctification des fêtes, comme nous l’avons vu, tenoit beaucoup plus de la fraternité chez les Hébreux. Rappellez-vous, dit le Seigneur, que vous futes autrefois esclaves en Egypte, & que cette pensée vous rende compatissans pour les infortunés ; célebrez vos fêtes par des festins, où vous recevrez dans le sein de votre famille les étrangers même & les esclaves, recordaberis quoniam servus fueris in Ægypto … & epulaberis in festivitate tuâ, tu, filius tuus & filia, servus tuus & ancilla, levites quoque & advena, pupillus ac vidua … benedicetque tibi Dominus Deus tuus in cunctis frugibus tuis, & in omni opere manuum


tuarum, erisque in loetitiâ. Deut. ib. xiv. 15. Dieu, comme l’on voit ici, attachoit des récompenses à ces pratiques si pleines d’humanité ; le Seigneur, dit l’Ecriture, bénira vos travaux & vos recoltes, & vous serez dans l’abondance & dans la joie.

Tout cela prouve bien, si je ne me trompe, qu’un peu de bonne chere, quelques amusemens innocens propres à charmer nos soucis, ne doivent pas être considérés comme une profanation de nos fêtes ; bibant, dit le sage, & doloris sui non recordentur ampliùs. Prov. xxxj. 7. Nous adorons aujourd’hui le Dieu d’Abraham & le Dieu de Moïse. La loi qu’il leur prescrivit pour le bonheur de son peuple, est au fond invariable ; & Jesus-Christ enfin, qui est venu pour la perfectionner, nous assure, comme on l’a vu, que le sabbat est fait pour l’homme, & non l’homme pour le sabbat.

Il faut l’avouer néanmoins, nous sommes constamment dans la dépendance du créateur, nous tenons de lui l’être, & tous les avantages de la vie ; nous devons donc, comme créatures, lui rendre nos hommages, & reconnoître ses bienfaits. D’ailleurs les rapports de société que nous avons avec les autres hommes nous assujettissent à d’autres devoirs également indispensables. C’est même sur quoi la loi divine insiste davantage ; sans doute parce que ces rapports sont plus multipliés. Or pour remplir ces différentes obligations, & surtout pour s’en instruire, il n’est pas de tems plus favorable que le dimanche ; aussi est-ce là parmi nous, comme chez les Juifs, l’une des grandes destinations du repos sabbatique. Il est donc vrai que les instructions & les prieres entrent dans l’idée de la sanctification, & qu’elles font partie essentielle de notre culte ; mais toujours pourtant, qu’on ne l’oublie jamais, toujours d’une maniere subordonnée au délassement récréatif si bien exprimé dans les passages allegués ci-devant. Ces instructions & ces prieres nécessaires pour nous rapprocher de Dieu, servent au réglement de nos mœurs, & contribuent même au bien temporel de la société ; mais elles doivent se renfermer en de justes bornes ; elles n’exigent d’ailleurs ni dépenses, ni fatigues ; sans quoi elles deviendroient incompatibles avec le repos du dimanche. Qu’on me permette ici une comparaison qui peut répandre du jour sur la question présente. Que deux ou trois amis aillent passer un jour à la campagne avec leur famille. Tout ce qu’il y a de jeunes gens, après avoir bien repu, ne songent qu’à jouer, qu’à se divertir, & chacun s’en acquitte de son mieux ; le tout sans que les parens y trouvent à redire ; c’est au-contraire ce qui les réjouit davantage, tant qu’ils ne voient rien contre la décence ; & si quelqu’un dans la troupe paroît moins sensible à la joie, ils l’excitent eux-mêmes à s’y livrer comme les autres. Pourquoi Dieu, qui se compare en mille endroits à un pere de famille, seroit-il irrité des plaisirs honnêtes que les fêtes procurent à ses enfans ?

Il résulte de tout ceci, que des offices & des cérémonies qui ne finissent point, que des discours instructifs à la vérité, mais ordinairement trop étendus, que de longues assistances à l’église, & qui deviennent couteuses ou fatigantes, ne quadrent guere avec la destination d’un jour, qui promet à tous la quiétude & le rafraîchissement. Non facies in eo quidquam operis… ut requiescat servus tuus & ancilla tua sicut & tu. Deut. v. 14. Ut refrigeretur filius ancillæ tuæ & advena. Exod. xxiij. 14. Sabbatum propter hominem factum est, &c. Marc, ij. 27.

Concluons que la sanctification du dimanche admet aujourd’hui, comme autrefois, d’honnêtes délassemens pour tous les citoyens, même pour les esclaves ; ce qui n’exclut sans doute ni les instructions, ni les prieres, qui font, comme on l’a dit, une partie essentielle du culte religieux ; instructions & prie-