Page:Diderot - Encyclopedie 1ere edition tome 5.djvu/302

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

s’en étoient point mêlées ; l’historien Socrate & le sage M. Fleuri qu’on en croira facilement, disent que cette action violente, indigne de gens qui portent le nom de Chrétien & qui professent notre foi, couvrit de deshonneur l’église d’Alexandrie & son patriarche. Je ne prononcerai point, ajoûte M. Brucker dans son histoire critique de la Philosophie, s’il en faut rassembler toute l’horreur sur cet homme ; je sai qu’il y a des historiens qui ont mieux aimé la rejetter sur une populace effrénée : mais ceux qui connoîtront bien la hauteur de caractere de l’impétueux patriarche, croiront le traiter assez favorablement en convenant que, s’il ne trempa point ses mains dans le sang innocent d’Hypatie, du moins il n’ignora pas entierement le dessein qu’on avoit formé de le répandre. M. Brucker oppose à l’innocence du patriarche, des présomptions assez fortes ; telles que le bruit public, le caractere impétueux de l’homme, le rôle turbulent qu’il a fait de son tems, la canonisation du moine de Nitrie, & l’impunité du lecteur Pierre. Ce fait est du regne de Théodose le jeune, & de l’an 415 de Jesus-Christ.

La secte éclectique ancienne finit à la mort d’Hypatie : c’est une époque bien triste. Cette philosophie s’étoit répandue successivement en Syrie, dans l’Egypte, & dans la Grece. On pourroit encore mettre au nombre de ces Platoniciens réformés, Macrobe, Chalcidius, Ammian Marcellin, Dexippe, Thémistius, Simplicius, Olimpiodore, & quelques autres ; mais à considérer plus attentivement Olimpiodore, Simplicius, Thémistius, & Dexippe, on voit qu’ils appartiennent à l’école péripatéticienne, Macrobe au platonisme, & Chalcidius à la religion chrétienne.

L’Eclectisme, cette philosophie si raisonnable, qui avoit été pratiquée par les premiers génies long-tems avant que d’avoir un nom, demeura dans l’oubli jusqu’à la fin du seizieme siecle. Alors la nature qui étoit restée si long-tems engourdie & comme épuisée, fit un effort, produisit enfin quelques hommes jaloux de la prérogative la plus belle de l’humanité, la liberté de penser par soi-même : & l’on vit renaître la philosophie éclectique sous Jordanus Brunus de Nole ; Jérôme Cardan, V. Philosophie de Cardan à l’art. Cardan ; François Bacon de Verulam, voyez l’artic. Baconisme ; Thomas Campanella, voyez l’article Philosophie de Campanella, à l’article Campanella ; Thomas Hobbes, voyez l’article Hobbisme ; René Descartes, voyez l’article Cartésianisme ; Godefroid Guillaume Léibnitz, voyez l’article Léibnitzianisme ; Christian Thomasius, voyez l’article Philosophie de Thomasius, au mot Thomasius ; Nicolas Jérôme Gundlingius, François Buddée, André Rudigerus, Jean Jacques Syrbius, Jean Leclerc, Mallebranche, &c.

Nous ne finirions point, si nous entreprenions d’exposer ici les travaux de ces grands hommes, de suivre l’histoire de leurs pensées, & de marquer ce qu’ils ont fait pour le progrès de la Philosophie en général, & pour celui de la philosophie éclectique moderne en particulier. Nous aimons mieux renvoyer ce qui les concerne aux articles de leurs noms, nous bornant à ébaucher en peu de mots le tableau du renouvellement de la philosophie éclectique.

Le progrès des connoissances humaines est une route tracée, d’où il est presque impossible à l’esprit humain de s’écarter. Chaque siecle a son genre & son espece de grands hommes. Malheur à ceux qui destinés par leurs talens naturels à s’illustrer dans ce genre, naissent dans le siecle suivant, & sont entraînés par le torrent des études régnantes, à des occupations littéraires, pour lesquelles ils n’ont point reçu la même aptitude ; ils auroient travaillé avec suc-

cès & facilité ; ils se seroient fait un nom ; ils travaillent

avec peine, avec peu de fruit, & sans gloire, & meurent obscurs. S’il arrive à la nature, qui les a mis au monde trop tard, de les ramener par hasard à ce genre épuisé dans lequel il n’y a plus de réputation à se faire, on voit par les choses dont ils viennent à-bout, qu’ils auroient égalé les premiers hommes dans ce genre, s’ils en avoient été les contemporains. Nous n’avons aucun recueil d’Académie qui n’offre en cent endroits la preuve de ce que j’avance. Qu’arriva-t-il donc au renouvellement des lettres parmi nous ? On ne songea point à composer des ouvrages : cela n’étoit pas naturel, tandis qu’il y en avoit tant de composés qu’on n’entendoit pas ; aussi les esprits se tournerent-ils du côté de l’art grammatical, de l’érudition, de la critique, des antiquités, de la littérature. Lorsqu’on fut en état d’entendre les auteurs anciens, on se proposa de les imiter, & l’on écrivit des discours oratoires & des vers de toute espece. La lecture des Philosophes produisit aussi son genre d’émulation ; on argumenta, on bâtit des systêmes, dont la dispute découvrit bien-tôt le fort & le foible : ce fut alors qu’on sentit l’impossibilité & d’en admettre & d’en rejetter aucun en entier. Les efforts que l’on fit pour relever celui auquel on s’étoit attaché, en réparant ce que l’expérience journaliere détruisoit, donna naissance au Sincrétisme. La nécessité d’abandonner à la fin une place qui tomboit en ruine de tout côté, de se jetter dans une autre qui ne tardoit pas à éprouver le même sort, & de passer ensuite de celle-ci dans une troisieme, que le tems détruisoit encore, détermina enfin d’autres entrepreneurs (pour ne point abandonner ma comparaison) à se transporter en rase campagne, afin d’y construire des matériaux de tant de places ruinées, auxquels on reconnoîtroit quelque solidité, une cité durable, éternelle, & capable de résister aux efforts qui avoient détruit toutes les autres : ces nouveaux entrepreneurs s’appellerent éclectiques. Ils avoient à peine jetté les premiers fondemens, qu’ils s’apperçurent qu’il leur manquoit une infinité de matériaux ; qu’ils étoient obligés de rebuter les plus belles pierres, faute de celles qui devoient les lier dans l’ouvrage ; & ils se dirent entre eux : mais ces matériaux qui nous manquent sont dans la nature, cherchons-les donc ; ils se mirent à les chercher dans le vague des airs, dans les entrailles de la terre, au fond des eaux, & c’est ce qu’on appella cultiver la philosophie expérimentale. Mais avant que d’abandonner le projet de bâtir & que de laisser les matériaux épars sur la terre, comme autant de pierres d’attente, il fallut s’assûrer par la combinaison, qu’il étoit absolument impossible d’en former un édifice solide & régulier, sur le modele de l’univers qu’ils avoient devant les yeux : car ces hommes ne se proposent rien de moins que de retrouver le porte-feuille du grand Architecte & les plans perdus de cet univers ; mais le nombre de ces combinaisons est infini. Ils en ont déjà essayé un grand nombre avec assez peu de succès ; cependant ils continuent toûjours de combiner : on peut les appeller éclectiques systématiques.

Ceux qui convaincus non seulement qu’il nous manque des matériaux, mais qu’on ne fera jamais rien de bon de ceux que nous avons dans l’état où ils sont, s’occupent sans relâche à en rassembler de nouveaux ; ceux qui pensent au contraire qu’on est en état de commencer quelque partie du grand édifice, ne se lassent point de les combiner, & ils parviennent à force de tems & de travail, à soupçonner les carrieres d’où l’on peut tirer quelques-unes des pierres dont ils ont besoin. Voilà l’état où les choses en sont en Philosophie, où elles demeureront encore long-tems, & où le cercle que nous avons tracé les rameneroit nécessairement, si par un évenement qu’on ne con-