Page:Dollier de Casson - Histoire du Montréal, 1640-1672, 1871.djvu/108

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et son missionnaire, il est vrai que comme ils étaient bons amis elle ne fut pas sanglante, il disait à cet ecclésiastique : “ puisque nous mangeons ensemble, il faut que cela vienne chez moi.” L’ecclésiastique répondit : “ Je travaille assez pour les soldats, le roi me nourrira bien, quant à mes provisions je n’y goûterai pas, elles seront toutes pour nos malades, car je me porte assez bien pour m’en passer.” Cela dit, il fit entrer cependant tout ce qui était venu dans sa chambre et il commença à donner tous les matins des bouillons qu’il faisait à tous les malades, sur lequel il mettait un petit morceau de lard avec un morceau de volaille. Le soir, il donnait à chacun 12 ou 15 pruneaux qu’il faisait cuire, ce qui a sauvé la vie à quantité de soldats ; parceque cela les faisant vivre plus longtemps on les transférait au Montréal successivement sur des traînes, ce qui était l’unique moyen de les guérir, parceque l’air était si infesté à Ste. Anne qu’il n’en réchappa pas un de ceux auxquels on ne put faire faire le voyage ; ces maladies duraient des trois mois entiers ; ils étaient des huit jours à l’agonie, la puanteur en était si grande que même il s’en trouvait dont l’infection s’en ressentait quasi jusqu’au milieu du fort, encore qu’ils fussent bien enfermés dans leurs chambres ; ces moribonds étaient si abandonnés que personne ne les osait quasi approcher hormis l’ecclésiastique et un nommé Forestier, chirurgien, lequel fit fort bien et n’aurait pas manqué de récompense si on avait bien su la charité avec laquelle il s’exposa, qui fut jusqu’au point qu’on ne croyait pas qu’il en réchappât, l’ecclésiastique qui était toujours auprès des malades a rendu ce témoignage de lui, qui est que jamais il ne l’a appelé soit de jour, soit de nuit, qu’il n’ait été fort prompt à venir, il est vrai que sur la fin, voyant qu’il était trop abattu, craignant qu’il ne demeurât tout-à-fait, et l’appelait le moins qu’il pouvait. Les malades se voyant dans ce délaissement trouvèrent un moyen admirable afin d’avoir quelques camarades à les aider ; pour cela, ils s’avisèrent de faire de grands testaments comme s’ils eussent été bien riches, disant : “Je donne tant à un tel à cause qu’il m’assiste dans cette dernière maladie, dans l’abandon où je suis.” Tous les jours on voyait de ces testaments ; et chacun de ceux qui étaient plus éclairés riaient de l’invention de ces pauvres gens qui n’avaient pas un sol dans ce monde et ne laissaient pas de se servir utilement de ces biens imaginaires. Ce qu’on peut dire de toutes ces misères est que si le corps y était abattu, l’esprit y avait de la satisfaction à cause de la sainte vie que l’on commença à mener dans ce lieu, les soldats vivaient sains et malades comme s’ils eussent communié tous les jours,aussi le faisaient-ils très souvent,les messes.