Page:Doyle - La Main brune.djvu/22

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votre manteau, Enoch, et sortir seul par la porte de derrière. Vous savez le chemin jusqu’à chez Purcell. Dites là-bas qu’il faut que j’aie la charrette demain au point du jour et que Purcell vienne, et qu’il amène le berger. Nous devons vider la place, ou nous sommes perdus. Au point du jour, Enoch. Il y a dix livres pour vous au bout de l’affaire. Ne quittez pas votre manteau noir, et allez lentement, on ne vous verra pas. Nous garderons la maison en vous attendant.»

C’était une entreprise courageuse que de s’aventurer de la sorte parmi les dangers imprécis et mystérieux de la lande. Le vieux serviteur l’accepta comme la plus ordinaire des missions. Décrochant son long manteau noir et son chapeau mou pendus à la porte, il fut prêt à la minute. Nous éteignîmes la petite lampe du corridor à l’arrière de la maison, enlevâmes doucement les barres qui, de ce même côté, assujettissaient la porte, et, l’ayant fait sortir à la dérobée, nous replaçâmes les barres. Par la croisée du vestibule, je vis sa forme obscure plonger immédiatement dans la nuit.

« Neveu, nous n’avons plus que quelques heures jusqu’à l’aube, dit mon oncle, après avoir vérifié tous les volets et toutes tes serrures. Vous ne regretterez jamais d’avoir fait ce que vous faites. Si nous passons cette nuit sans encombre, je vous le devrai. Que je vous aie près de moi jusqu’à demain matin, et vous me trouverez près de vous tant qu’il me restera un souffle. La charrette arrivera dès cinq heures. Tout ce qui ne sera pas prêt, j’en fais le sacrifice. Nous n’aurons qu’à charger pour aller prendre le premier train à Congleton.

— Nous laissera-t-on passer ?

— On n’osera pas nous arrêter en plein jour. Si j’ai tout notre monde, nous serons six, avec trois fusils. Nous forcerons le passage. Où voulez-vous que ces gens, qui sont toujours en mer, se procurent des armes ? Un pistolet ou deux peut-être… Tenons-les encore à distance quelques heures, et nous leur échapperons. Enoch doit être à mi-chemin de Purcell.

— Mais, enfin, que désirent-ils, ces marins ? Vous dites vous-même que vous avez des torts envers eux. »

Je vis une expression de bestial entêtement sur l’épaisse et blafarde figure de mon oncle.

« Ne me demandez rien, neveu ; contentez-vous de faire ce que je vous demande. Enoch va revenir. Juste le temps de ramener la charrette. Mais écoutez donc… Qu’est-ce que j’entends ? »

Un cri monta au loin dans les ténèbres, puis un autre, tous deux aigus et brefs comme une plainte de courlis.

« C’est Enoch, dit mon oncle, m’empoignant le bras. Ils me tuent le pauvre vieil Enoch ! »

Le cri se répéta, plus proche. Ensuite, il y eut des pas précipités, un appel de détresse.

« On lui donne la chasse ! »

S’élançant vers l’entrée principale, mon oncle souleva la lanterne, dont il projeta la lueur à travers le judas. Un homme aux épaules de qui flottait un manteau noir courait frénétiquement, tête basse, vers le faisceau de lumière jaune. La solitude semblait tout entière s’animer d’une invisible poursuite.

« Le verrou ! le verrou ! haleta mon oncle. »

Il tira le verrou tandis que je tournais la clé, ouvrit la porte, laissa pénétrer le fuyard. Et l’homme bondit avec un hurlement de triomphe :

« Arrivez, les gars ! Tous hardiment ! à la rescousse ! »

Cela s’exécuta si rapidement, si proprement, que nous fûmes comme emportés par l’assaut avant même d’en avoir conscience. L’invasion des marins avait rempli le couloir. Échappant aux griffes de l’un d’eux, je courus vers mon fusil. Mais ce fut pour rouler à terre, presque aussitôt, sous l’effort de deux hommes. Avant que j’eusse pu leur opposer aucune résistance, ils m’avaient lié les mains et traîné jusqu’à l’un des bancs de la cheminée. Je n’avais pas de mal ; je n’éprouvais qu’un dépit cruel du stratagème par lequel ils avaient forcé la défense, et de la facilité avec laquelle ils avaient eu raison de nous. Quant à mon oncle, sans même prendre la peine de le lier, ils l’avaient poussé sur un siège et s’étaient emparés des fusils. Quel extraordinaire contraste offrait ce bourgeois livide, couronné de mèches abondantes, avec les figures sauvages qui l’entouraient !

Il y avait là six hommes, tous marins évidemment. Je reconnus dans le nombre celui qui portait des anneaux à ses oreilles et qui nous avait croisés de nuit