Page:Du Camp - Paris, tome 5.djvu/175

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nature singulièrement douce et naïve ; à distance, lorsqu’on lit ses ouvrages, sa biographie, les quelques lettres autographes que l’on possède encore, il apparaît comme un théoricien ingénieux et persistant, mais s’oubliant toujours lui-même et incapable de résoudre les problèmes les plus simples de l’administration la moins compliquée. On reconnaît que, s’il eut l’honneur de fonder la première institution d’aveugles travailleurs qui existât au monde, il ne put jamais parvenir à la diriger convenablement.

Il a raconté lui-même dans quelle circonstance l’idée lui vint de faire pour les aveugles ce que l’abbé de l’Épée faisait pour les sourds-muets. Passant, le 18 mai 1782, sur la place Louis XV, « j’aperçus, dit-il[1], dans un café, dix pauvres aveugles, affublés d’une manière ridicule, ayant des bonnets de papier sur la tête, des lunettes de carton sans verre sur le nez, des parties de musique éclairées devant eux et jouant fort mal le même air à l’unisson. On vendait à la porte du café une gravure représentant cette scène atroce. Au bas de l’estampe étaient huit vers dans lesquels on se moquait de ces infortunés[2]. » Tout en écoutant ce charivari, il se souvint qu’un jour, lorsqu’il venait de faire l’aumône à un aveugle, celui-ci l’avait appelé et lui avait dit : « Vous avez cru me donner un sou tapé, et vous m’avez remis un petit écu ; » il en conclut que les êtres privés de la vue acquéraient facilement une délicatesse de toucher qui leur permettait de distinguer les objets presque à coup sûr.

C’était là une observation que tout le monde avait déjà faite ; mais il en tira cette conséquence que, si un aveugle reste aveugle en présence d’une surface exactement

  1. Voir Pièces justificatives, 3.
  2. J’ai vainement recherché cette gravure ; je n’ai pu la découvrir au cabinet des estampes de la Bibliothèque nationale.