Page:Du Camp - Paris, tome 5.djvu/194

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facétieux ne jette quelque ordure dans la pâle abondance qu’ils se versent eux-mêmes en tâtant avec le doigt le niveau du liquide dans leur gobelet. Si la timbale n’est pas cachée, elle est prudemment abritée par leur main ; en un mot, ils la défendent. Il en est de même pour leur pain : ils le tiennent ordinairement sous le bras, loin de tout contact étranger. Ils sont fort dégoûtés : si le morceau de pain qu’on leur donne a été touché par une goutte de liquide, si au lieu d’être coupé il a été cassé, ils le refusent, ils s’en méfient ; lorsqu’on insiste et que l’on veut les contraindre, ils préfèrent ne pas manger. Ils ont pour leur nourriture une prudence toute féline, et ils l’étudient très-attentivement avant de l’accepter.

Après les repas, ils prennent leur récréation dans une vaste cour sablée et plantée d’arbres. On pourrait croire que leur infirmité les réduit à se réunir en groupes et à causer entre eux : nullement ; les jeux les plus violents sont les jeux qu’ils préfèrent. On joue au cheval fondu, aux quatre coins, presque aussi lestement que si l’on voyait ; on court, sans jamais se heurter aux arbres, qu’on sait éviter avec une sagacité surprenante ; mais le jeu favori, c’est la bataille, car tout aveugle est essentiellement belliqueux. On se sépare en deux bandes adverses, et en se livre de grands combats, à la vive joie des assistants, j’allais dire des spectateurs, qui écoutent de quel côté sera la victoire.

Quelques enfants restent cependant volontiers solitaires, dans un coin du jardin, à l’angle des murs qui les protègent, et là ils se livrent à une sorte de gymnastique sur place qui rappelle le mouvement rhythmique et toujours semblable des animaux encagés. Ceux-là sont des nouveaux qui apportent à l’institution les habitudes prises dans la maison maternelle où, timides, environnés de nuit, claquemurés dans une chambre étroite, ils