Page:Du Camp - Paris, tome 5.djvu/193

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dant que le professeur parle ou lit, révèle leur infirmité. La tête est généralement penchée en avant et légèrement inclinée sur le côté, avec ce mouvement bien connu des oiseaux branchés qui écoutent au loin un bruit anormal. Ils tendent l’oreille, et, si la voix qu’ils entendent est naturellement harmonieuse, ils y prennent un plaisir qui se reflète sur leur physionomie toujours un peu éteinte. Quelques-uns ont des mouvements nerveux involontaires qu’ils ne parviennent pas à réprimer ; leurs yeux, — ces gros yeux sans âme, — semblent doués d’une vie particulière et confuse qui se traduit par une agitation permanente ou par des battements de paupières incessants. Ces malheureux en ont-ils conscience ? On peut en douter.

Les nouveaux venus se reconnaissent promptement ; ils ont un geste, — un tic, — qui est insupportable à voir. Constamment ils se foulent les yeux avec les mains et parfois s’enfoncent les doigts si profondément dans l’orbite qu’ils déplacent le globe de l’œil. Il faut deux ans, trois ans de réprimandes, de soins, pour les guérir de cette manie, qui est une maladie réelle. Lorsqu’on les interroge, lorsqu’on leur dit : « Est-ce que vous souffrez des yeux ? » Ils répondent invariablement : « Non. — Mais pourquoi les frottez-vous sans cesse ? — Je ne sais pas ; c’est plus fort que moi. »

Dans le grand réfectoire, — que l’on a tort de ne pas disposer de telle façon qu’il soit possible de leur faire une lecture pendant les repas, — ils s’assoient à de longues tables en marbre rouge et mangent silencieusement, sans gloutonnerie. La défiance, qui est le fond même de leur caractère, apparaît là dans toute son intensité : au-dessous de la table règne une tablette divisée en compartiments où chaque élève doit serrer son couvert et sa serviette ; c’est là qu’ils posent leur timbale, à l’abri de tout contact, tant ils redoutent qu’un voisin