Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/114

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frère, Alfred, qui était alors capitaine aux chasseurs ; il l’apostropha et lui dit : « Monsieur, vous êtes un misérable ! » ce qui ne les empêcha pas d’être bons amis, peu après.

L’impression fut-elle vive dans la population parisienne, lorsque, dans la matinée du 3 décembre, elle vit passer, en voitures cellulaires, les représentants que l’on conduisait à Mazas ? Je me méfie de mon témoignage et je reproduis celui d’un homme que l’on n’accusera point de partialité pour le coup d’État, qui ruinait ses espérances et mettait fin à son existence politique. Odilon Barrot dit à la page 231 du quatrième volume de ses Mémoires :

« Lorsque nous traversâmes le faubourg Saint-Antoine, les ouvriers commençaient à sortir de chez eux, pour se rendre à leurs ateliers ; ils s’interrogeaient sur ce que contenaient ces voitures si bien escortées. « Ah ! disaient-ils, après avoir appris qui nous étions, ce sont les vingt-cinq francs que l’on va coffrer !… C’est bien joué ! » C’est là tout l’intérêt que montrait, aux élus du suffrage universel, la population de ce faubourg si fameux, si redouté pour ses passions démagogiques ! »

Un député radical, Baudin, fut tué sur une barricade, où il était monté seul, en défiant les soldats. On a mené grand bruit autour de sa mémoire ; on en a fait un martyr ; on lui a élevé un tombeau monumental ; on a dit : « Il est mort pour la défense de l’inviolabilité parlementaire et du suffrage universel. » Pourtant, le 15 mai 1848, lorsque l’Assemblée nationale fut envahie par des bandes que dirigeaient Raspail et Blanqui, Baudin était au nombre des insurgés, et ses amis insistaient pour qu’il prît la parole[1] !

Paris fut en éveil pendant trois jours ; le mardi, curiosité ; le mercredi, un peu de fronde ; le jeudi, quelque tentative de résistance, fusillade, canonnade sur les boulevards ; le lendemain, calme plat et dépression générale. Dès le mardi, dans la soirée, un propos courut : « Le prince de Joinville marche sur Paris, à la tête des troupes de la division de Lille ; le duc d’Aumale est avec lui. » On citait les régiments ; on nommait les généraux. On disait : « C’est un mouvement organisé de longue main ; le coup d’État le fait éclater plus tôt ; les princes ne devaient agir que dans quelques jours. »

  1. Compte rendu des séances de l’Assemblée nationale, 1848, t. I, p. 231. Les restes de Baudin sont actuellement au Panthéon, à côté de ceux de Carnot et de La Tour d’Auvergne (note de 1889).