Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/123

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quoi, diantre, vous mêlez-vous ? » Je répondis beaucoup de lieux communs, et je demandai un passeport. Morny riposta : « Jamais ; qu’il aille se faire pendre ; si demain soir il est encore chez vous, je le fais arrêter. — À quoi cela vous servirait-il ? — À vous en débarrasser. » Je me mis à rire, et lui aussi ; au moment où j’allais me retirer, fort mécontent de l’entrevue, Morny me dit : « Rendez-moi donc le service de remettre cette lettre en mains propres à notre amie, Mme Gabriel Delessert[1] ; elle l’attend, et, comme c’est une bonne nouvelle, je tiens à ce que vous ayez le plaisir de la lui porter vous-même. » J’acceptai, sans comprendre. Mme Delessert parut étonnée et ouvrit la lettre, qui contenait un passeport en blanc : Madier de Montjau en profita et se rendit en Belgique. J’eus occasion de voir Morny peu de temps après ; je voulus le remercier ; il me répondit qu’il ne savait ce que je voulais lui dire et qu’il ignorait l’usage que Mme Delessert faisait des passeports qu’elle lui demandait.

Si les anciens députés de l’opposition n’étaient point rassurés, quelques-uns des nouveaux fonctionnaires ne l’étaient point davantage. Dans les premiers jours du mois de janvier 1852, je me rendis à Coutances, chez un de mes amis. Ai-je besoin de dire qu’à cette époque la majeure partie du trajet se faisait en voiture ? La diligence arriva à Saint-Lô vers midi et s’arrêta pour donner aux voyageurs le temps de déjeuner. Deux gendarmes me demandèrent mon passeport ; je n’en avais pas, et, en fait de papiers d’identité, je n’avais sur moi que des cartes de visite. On me mena tout droit chez le préfet, à la grande admiration des habitants de Saint-Lô, qui levaient les bras vers les cieux, en voyant le burnous arabe dont j’étais enveloppé. Le préfet — tout nouvellement installé — s’appelait Jourdain, et je le connaissais pour l’avoir rencontré quelquefois chez la baronne L’Hermitte. Mon burnous l’effaroucha et il hésita quelques instants à me laisser continuer ma route ; enfin, « il prit sur lui » de m’autoriser à aller jusqu’à Coutances, à la condition de me présenter, dès mon arrivée, chez le sous-préfet.

Comme je paraissais surpris de tant de précautions, ce bon Jourdain m’ouvrit son cœur : « Ma position est terrible ;

  1. Femme de Gabriel Delessert, qui fut préfet de Police de 1836 à 1848. (N. d. É.)