Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/147

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l’ai écoutée, dans les petits salons d’Arenenberg et dans la galerie de Camden Place ; je trouve Persigny indulgent, et je dirais volontiers : « C’était une écuyère. » Il y avait autour d’elle comme un nuage de cold-cream et de patchouli ; superstitieuse, superficielle, ne se déplaisant pas aux grivoiseries, toujours préoccupée de l’impression qu’elle produisait, essayant des effets d’épaules et de poitrine, les cheveux teints, le visage fardé, les yeux bordés de noir, les lèvres frottées de rouge, il lui manquait, pour être dans son vrai milieu, la musique du cirque olympique, le petit galop du cheval martingalé, le cerceau que l’on franchit d’un bon et le baiser envoyé aux spectateurs sur le pommeau de la cravache.

Les bals des Tuileries, les soirées de Compiègne et de Fontainebleau n’étaient que des représentations qu’elle donnait au bénéfice de son propre personnage. Froide, de tempérament nul, à la fois avare et gâcheuse, sans autre passion que celle de sa vanité, elle rêva de jouer les premiers grands rôles et ne fut qu’une comparse, affublée d’une souveraineté qu’elle ne savait porter. Je ne crois pas qu’elle ait jamais eu une notion sérieuse sur quoi que ce soit ; en revanche, elle excellait à travailler avec sa couturière et se connaissait en pierreries comme un vieux courtier juif.

La première fois que je la vis, c’est dans le courant de l’été de 1842 ; elle avait alors seize ans. J’avais dîné à Passy chez Benjamin Delessert[1] ; après le repas, nous sortîmes pour fumer dans le vaste jardin qui ressemblait à un parc ; il tomba quelques gouttes d’eau et nous nous réfugiâmes dans la salle de billard. Il y avait là Lord Howden, qui était le mari morganatique de la vieille princesse Bagration, Prosper Mérimée, Antonin de Noailles, tout jeune et beau comme Apollon, le duc de Mouchy[2], Albert de Broglie, déjà sérieux et cherchant des attitudes d’homme d’État, Charles de Rémusat[3], à la fois ironique et bienveillant, Eugène Dela-

  1. Delessert (Benjamin), 1773-1847. Grand industriel philanthrope, surnommé « le Père des ouvriers ». Frère du préfet de Police Gabriel Delessert. (N. d. É.)
  2. Mouchy (Ch.-Philippe de Noailles, duc de), 1808-1854. Député à l’Assemblée législative de 1849. Nommé sénateur le 31 décembre 1852. (N. d. É.)
  3. Rémusat (Charles de), 1797-1875. Écrivain et homme politique, ministre sous Louis-Philippe, membre de la Constituante et de la Législative (1848-1851), se retira de la politique après le coup d’État et fut élu en 1871 à l’Assemblée nationale. (N. d. É.)