Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/148

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croix, assez gourmé, selon son habitude, dans le monde, le comte de Flahaut[1] encore plein de séduction malgré ses cinquante-sept ans et qui allait retourner à son ambassade de Vienne. Nous étions en train de faire une partie dont je ne sais plus le nom, qui se joue avec de petites quilles qu’il faut abattre d’une certaine manière, lorsqu’une jeune fille entra en criant : « Pouah ! quelle tabagie ! »

Elle serra la main de Lord Howden, dit bonjour en espagnol à Mérimée, et, comme nous nous inclinions pour la saluer, elle sauta sur le billard et se mit à danser la cachucha. Faisant saillir ses hanches, poussant sa poitrine en avant, claquant des doigts, soulevant sa jupe et se trémoussant, la tête inclinée, les yeux demi-clos, elle chassait du pied les billes et riait. Lord Howden lui prit le mollet ; elle lui donna une tape sur la tête, s’élança vers la porte et disparut. C’était Eugénie-Marie de Guzman de Montijo, comtesse de Téba. Sa peau blanche, ses cheveux blonds à reflets rougeâtres, ses yeux bleus et d’expression si triste, sa bouche fraîche, l’ampleur déjà visible de son corsage, sa taille souple et ses mains allongées en faisaient une créature charmante. Il était impossible de ne point l’admirer, quoique l’on vît trop qu’elle sollicitait l’admiration.

Sa mère qui, elle aussi, avait été fort belle, fit battre bien des cœurs, pour lesquels sa commisération ne fut point sévère. Elle fut plus qu’indulgente, aux jours de sa jeunesse ; elle fut facile et eut le laisser-aller des grandes dames qui estiment que tout ce qui se passe au-dessous de la ceinture n’importe guère à la délicatesse des sentiments.

Elle avait un mari qui la gênait peu ; il était comte de Téba, car il ne prit le nom et le titre de comte de Montijo qu’après la mort de son frère aîné, qui lui laissa trois grandesses : Téba, Banos et Mora. Adversaire de Ferdinant VII, chef d’un des partis constitutionnels, il fut arrêté en 1823, lorsque les armées françaises pénétrèrent en Espagne, et incarcéré à la forteresse de Jaen, où il resta jusqu’en 1829. Une fois par an, il était autorisé à recevoir la visite de sa femme. La comtesse de Téba, mal vue en cour, presque exilée de Madrid, habitait Grenade ; sa maison était le

  1. Flahaut de La Billarderie (Auguste, comte de), 1785-1870. Ancien officier de l’Empire, diplomate et membre de la Chambre des pairs sous la monarchie de Juillet, nommé sénateur en 1853. Il était le père du duc de Morny. (N. d. É.)