Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/164

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grisonnant, qui ne s’étonnait guère et qui en avait entendu bien d’autres. Au cours de ce bavardage sans suite, elle me dit : « Les révolutions, je ne les redoute pas ! Pour les vaincre, il n’y a qu’à leur tenir tête. Croyez-vous que je me sauverai en fiacre, comme la vieille reine Marie-Amélie ? Croyez-vous que j’irai, comme cette pauvre duchesse d’Orléans, pleurnicher devant les députés ? Non, non : je monterai à cheval et, à la tête d’un régiment de cavalerie, je saurai sauver la couronne de mon fils et montrer ce que doit être une souveraine ! » Tout cela était dit d’une voix vibrante, avec le faux enthousiasme du regard et l’attitude de commande. Je m’inclinai sans répondre, et je pensai au cirque olympique.

Cette idée la hantait, et j’en ai une autre preuve. En 1867, pendant l’Exposition universelle, elle conduisit je ne sais plus quelle altesse étrangère au palais du Corps législatif, pour en visiter les aménagements intérieurs. Arrivée dans la salle des séances, elle fit placer les gens de sa suite au fond, sur les gradins les plus éloignés ; puis elle escalada la tribune et, une main levée, l’autre sur son cœur, elle cria d’une voix de tête : « Peuple ! cet enfant, c’est le rejeton de la quatrième race, c’est l’héritier du plus grand homme de l’Histoire ; te laisseras-tu abuser par des intrigants : refuseras-tu d’écouter une mère ? Viens ! suis-moi ! ramène aux Tuileries mon fils, ton souverain ; par ses ancêtres, par ses vertus, par son courage, il est digne de la couronne que tu vas poser sur son front ! Ô peuple ! marche avec moi et la France est sauvée ! » Changeant de ton tout à coup, elle dit aux personnes qui l’avaient écoutée avec stupeur : « M’a-t-on bien entendue ? » À la réponse : « Oui, madame », elle riposta : « Eh bien ! ce n’est pas plus difficile que cela. » Le témoin oculaire qui m’a rapporté le fait me disait : « Nous étions consternés. » Toutes ces rêvasseries de dramaturge qui agitaient sa cervelle, ces projets héroïques, ce cabotinage malséant, qu’en resta-t-il ; que resta-t-il de la bande des amoureux et du quadrille des chevaliers, lorsque l’heure du 4 septembre eut sonné ? Metternich et Nigra eurent-ils confidence de ces desseins d’amazone ; je n’en serais pas surpris ; car elle ne les cachait guère à ses entours, et plus d’un de ses familiers avait dû, comme le chœur des seigneurs dans Les Mousquetaires de la Reine, lui chanter :

Nous jurons de mourir ou de vivre pour vous !