Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/186

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de la Détourbet, qui avait vendu un de ses amants à Mirès pour lui en faire un gendre. Il s’afficha, il se compromit, il fit insulte à lui-même. Le matin, dans ses appartements privés, il y avait toujours quelque cotillon qui traînait. On dit qu’il était peu généreux ; je le croirais volontiers ; il était économe et tenait sa maison avec une régularité extrême. La table était abondante et même somptueuse, mais on sentait que, chez lui, il n’y avait aucun « coulage ». Son ordre était prodigieux et j’en eus une preuve qui me causa quelque étonnement.

J’étais chez lui en visite, un matin ; il m’avait reçu dans son cabinet du pavillon de Valois, qui prend jour sur la place du Palais-Royal. Je fus pris d’un éternuement assez violent et je m’aperçus que je n’avais pas de mouchoir dans ma poche. J’étais assez lié avec le prince Napoléon pour lui en demander un. Il écrivit quelques mots au crayon sur une petite feuille de papier qu’il remit au domestique venu à l’appel de la sonnerie. Au bout de deux minutes, son valet de chambre m’apportait un mouchoir. Quelques jours après, ayant été le voir, je lui remis le mouchoir qu’il m’avait prêté. Il sonna ; son valet de chambre entra et il lui dit : « Replacez ce mouchoir dans l’armoire à glace : vous enlèverez la fiche qui est au nom de M. Du Camp. »

Ironique, railleur, très spirituel, ne ménageant point la susceptibilité des plus hauts personnages, il s’est fait gratuitement bien des ennemis, qui ont répondu par des coups de dent à ses coups de langue. Il était intempérant de paroles et parfois se moquait des gens plus qu’il n’était convenable ; mais, lorsqu’on le « remouchait », il se le tenait pour dit et ne recommençait pas. Il se gaussait volontiers des ministres, qui n’osaient lui tenir tête, et se montrait déférent, au contraire, pour les simples particuliers dont il redoutait les ripostes. Sa violence était quelquefois extraordinaire. À un dîner donné par lui en l’honneur de sa cousine, la reine de Hollande, j’étais au nombre des convives, ainsi qu’Ernest Renan, Berthelot, Émile Augier, Alexandre Dumas fils, le pasteur Martin Paschoud, Gustave Flaubert, le commandeur Nigra et quelques personnages officiels.

Je ne sais plus comment on vint à parler du prince Poniatowski[1], dont on jouait alors un médiocre opéra intitulé, je

  1. Poniatowski (Joseph-Michel, prince), 1816-1873. Ayant servi la France en Afrique, il fut naturalisé Français et fait sénateur en 1854. (N. d. É.)