Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/187

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crois, Pierre de Médicis ; le prince Napoléon dit : « Je vais vous faire sa biographie ! » La princesse Clotilde le regarda avec des yeux suppliants et lui dit : « Napoléon, je t’en prie ! » Il n’en tint compte et commença : « On a trouvé qu’il n’y avait pas assez de monde au Sénat ; alors on a été chercher ce Polonais. » Cela dura pendant dix minutes ; on était décontenancé et je regardais les dix-huit valets de pied, les maîtres d’hôtel, les officiers de bouche qui nous servaient et dont la moitié, pour le moins, appartenait à la police. La reine de Hollande dit : « Est-ce que son fils ne s’est pas marié avec la fille de la comtesse Le Hon et de Morny ? » Le prince Napoléon répondit en riant : « Oui ! c’est la petite Pologne qui a épousé la grande Bohème ! » Un tel discoureur n’était point aimé, et cela se comprend.

L’Empereur le redoutait, l’aimait et usait à son égard d’une faiblesse que l’on peut expliquer. Napoléon III n’ignorait pas que la reine Hortense, sa mère, avait eu bien des faiblesses et que des Bonaparte il n’avait que le nom. Rien, ni dans les traits de son visage, ni dans son maintien, ni dans sa démarche, rien ne rappelait la double origine corse et florentine de ceux dont le hasard d’un adultère l’avait fait le légitime héritier. Pour le prince Napoléon, il n’en était point ainsi ; il suffisait de l’apercevoir pour reconnaître « l’homme de Sainte-Hélène ». Très grand par sa mère, qui était Wurtemberg, il avait ce masque césarien, ce teint mat, ce menton proéminent, ce nez aquilin, ce regard dur, ces dents admirables, ces belles mains que Gros et David ont reproduits dans les portraits de Napoléon Ier. Il n’est pas jusqu’à la mèche de cheveux retombant sur le front, la mèche légendaire, qui ne fût comme un indice d’une filiation irrécusable. Les épaules un peu bombées, la démarche saccadée donnaient un trait de plus à la ressemblance : sans la différence de taille, c’eût été le même homme. Du talon au cimier, il était Bonaparte, naturellement et sans effort d’imitation.

Lorsqu’il avait fait quelque sottise, ce qui lui arrivait souvent, Rouher allait se plaindre à l’Empereur, qui, avec sa mansuétude habituelle, disait : « Je vais lui écrire de venir me voir, et je vous promets de lui laver la tête. » Le prince Napoléon savait toujours, ou du moins devinait pourquoi on le mandait aux Tuileries, et il prenait une attitude de circonstance. Il ramenait sa mèche sur le front, affectait un air sérieux, plaçait sa main droite dans le gilet, et, les sourcils froncés