Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/276

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c’est-à-dire sur Bicêtre et la Salpêtrière. Ce chapitre parut d’abord dans la Revue des Deux Mondes ; lorsque, deux ans après, je le réunis à d’autres pour former le quatrième volume de Paris, je fus forcé de m’arrêter, en corrigeant les épreuves ; car je suffoquais en me rappelant les angoisses que j’avais traversées, peu de jours après l’avoir terminé.

Baden était en plein éclat ; le tripot y attirait toute sorte de monde ; de la maison que j’habitais alors, dans l’avenue de Lichtenthal, à l’entrée de la vallée de Thiergarten, je voyais passer la fleur des pois des grands clubs d’Europe, en compagnie des donzelles de Londres, de Vienne, de Berlin, de Paris et de Stockholm. Les gens de plaisir étaient là comme chez eux et y menaient un train de vie peu placide. Je ne m’y mêlais pas, non point par excès de moralité, mais par horreur de la bêtise. En revanche, j’étais en commerce assidu avec la Forêt-Noire, qui me laissait causer avec elle et se montrait à moi dans sa merveilleuse nudité.

À cette époque, les puissances européennes entretenaient des agents diplomatiques dans les cours secondaires d’Allemagne, dont Bismarck n’avait point encore mis le portefeuille dans le sien. Le ministre plénipotentiaire de France auprès du grand-duc Frédéric[1] était un de mes anciens camarades de collège, le comte Laurent de Mosbourg, dont le père avait été, je crois, ministre de Murat à Naples. Le premier ou le second secrétaire était le vicomte Emmanuel d’Harcourt, qui devait, sous la présidence de Mac-Mahon, exercer une si considérable influence sur l’esprit du maréchal. C’était alors un grand garçon, maigre, leste, avec une petite figure spirituelle, perdue dans les broussailles d’une barbe rousse, quelque peu intempérant de langage, très orléaniste et ne s’en cachant guère.

Un jour, en nous promenant sous les chênes de Lichtenthal, nous en vînmes à parler du plébiscite ; il me dit : « Ma foi, j’ai voté non ! » Je ne pus m’empêcher de le regarder avec surprise. « Et votre serment ! » Il se mit à rire : « Bah ! c’est une formalité ; du moment qu’elle est imposée, j’ai dû m’y soumettre. » Brusquement je lui demandai : « Que pensez-vous de l’Empereur ? » Il répondit : « Je ne lui veux pas de mal ; mais s’il était nommé gardien de la maison de son oncle à Sainte-Hélène, je n’en serais pas fâché. » Le Second

  1. Frédéric Ier (1826-1907), grand-duc de Bade depuis 1856. (N. d. É.)