Page:Du Camp - Souvenirs d’un demi-siècle, tome 1.djvu/85

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la République et la formation du nouveau ministère[1].

Pour revenir vers la place de la Madeleine, où j’habitais, nous prîmes route par les quais, qui étaient tristes et sombres, car presque tous les candélabres avaient été renversés. Quelques rares passants frôlaient silencieusement les parapets ; au-delà du fleuve noir, on apercevait à peine les toits pointus de la Conciergerie, confondus avec le ciel obscur. Les boutiques étaient fermées, de loin on entendait une voix avinée qui chantait un refrain patriotique. À cette époque, existait encore, au point de jonction du quai Le Peletier et du quai de Gesvres, une ruelle sordide que l’on appelait la rue de la Planche-Mibray. Elle consacrait le souvenir d’un pont volant en bois, jeté au milieu des marécages de la Seine et qui fut remplacé par le pont Notre-Dame, dont le premier pieu fut planté, le 31 mai 1413, par le roi Charles VI, escorté des ducs de Guyenne, de Berry et de Bourgogne.

C’était, en 1848, une ruelle tellement étroite que nulle voiture n’y pouvait circuler ; des réverbères se balançaient à seize pieds au-dessus du sol, car il avait été impossible d’y trouver l’espace nécessaire à l’établissement des candélabres ; c’était une sentine ; on y vidait toutes sortes de choses par les fenêtres ; le pavé disparaissait sous une couche de fumier ; elle était bien nommée Mi-Bray, car on y marchait en pleine fange. Cela ressemblait à un égout croupissant à ciel ouvert. En passant devant ce cloaque, je vis que l’entrée en était oblitérée par un cheval mort, déjà météorisé. Sur cette charogne un homme était assis ; blouse bleue, pantalons effilochés, casquette ravalée ; il dormait, tenant un fusil entre ses genoux. Je ne sais quelle pitié me prit ; la nuit était froide et il pleuvait par intervalles.

Je réveillai ce vainqueur, en lui disant : « Allez donc vous coucher ! » Il leva la tête, se frotta les yeux et me regarda d’un air hébété. C’était un jeune homme de vingt ans environ, un de ces vieux voyous comme il en grouille par milliers sur le pavé de Paris. D’une voix éraillée, il me répondit : « Non, il faut que je garde ma barricade ! » J’insistai : « Laissez là votre barricade ; il n’y a aucun danger à redouter, si ce n’est une fluxion de poitrine. — Non ! on m’a dit de garder ma barricade ; c’est la consigne ; je la garde ;

  1. Souvenirs de l’année 1848, chap. VI : La proclamation de la République.