Page:Dujardin - Poésies, 1913.djvu/18

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

Il faut laisser quelque chose de soi. Il n’y a pas de tour « l’ivoire ; il n’y a pas de refuge contre la nécessité de dire quelles choses ont été aimées et voulues. L’âme naïve, devant un beau soleil de midi, ne peut pas ne pas prononcer cette simple affirmation qui est le commencement de tout art : il fait beau !… Et il semble intolérable de disparaître sans avoir chanté son amour, et, quand on a abondamment vécu, de sombrer tout entier, comme un dilettante.

Le dilettantisme, c’est la curiosité sans amour. Oui, le doute, la méfiance de soi et des autres, le besoin de nier, la joie d’insulter, tous les scepticismes calomniés sont des principes féconds de vie ; mais le dilettantisme est la mort avec phrases.

Les dilettantes sont quelquefois des hommes très fatigués qui, après avoir aimé et haï, n’ont plus de force pour aimer et haïr, et qui, certes, n’en eurent jamais beaucoup ; ils sont des âmes sans passion, des esprits sans envol, des cœurs tièdes. Il faut, au contraire, que l’on cherche sa vérité, qu’on l’aime avec fièvre, qu’on en fasse un but pour sa vie. Il faut que l’on suspende sa vie à la vérité que l’on s’est inventée, et qu’une vérité nouvelle renouvelle la vie. Une évolution intellectuelle doit être une conversion morale.

Pour moi, il m’a été impossible de ne pas dire combien ma bien-aimée a été belle et bien aimée, et comment je l’ai trouvée un soir sur un monceau de feuilles mortes et de branches cassées, au long de mon che-