Page:Dujardin - Poésies, 1913.djvu/19

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min, et comment peu à peu elle s’est dressée ; et puis, que je l’ai vue nue d’une splendeur d’étoile et quelles caresses sont sorties de sa bouche pour mon âme. Il m’est impossible de ne pas dire, ô mes amis, combien a été sauvage et imprévue la route que j’ai parcourue dans le pays de la Connaissance.

Hélas ! le poète est sans doute, parmi les penseurs, le seul qui ne puisse jamais reconnaître, même au recul de beaucoup d’années, si son œuvre contient en effet, ou seulement en intention, le sentiment qui l’a inspiré. Si le poème écrit exprime le poème vécu, l’œuvre existe ; mais si le poème vécu n’est qu’indiqué par le poème écrit, il n’y a pas d’œuvre… Il n’y a pas d’œuvre ; mais il reste pourtant un document cent fois précieux, que la foule ne pourra pas lire, mais que vous, amis, vous saurez deviner ; et il ne se peut pas que de temps en temps une strophe, un vers n’éclate en plein succès, c’est-à-dire en pleine réalisation, qui sera l’oasis de votre traversée.

Wagner est le musicien qui toujours s’exprime ; chaque page de Wagner semble marquée de la plus profonde nécessité. Berlioz est celui qui échoue souvent et réussit quelquefois ; mais dans l’œuvre pleine d’intentions de Berlioz, sachons deviner, sachons reconnaître une âme sœur de l’âme brillante de Wagner. Respectons les poèmes où l’intention n’arrive pas à se formuler, et gardons tous nos mépris pour ceux où elle n existe pas, c’est-à-dire où elle est vulgaire,